De quelle manière avez-vous découvert la pièce de Wadji Mouawad et quelles ont été vos premières impressions ?

La même impression que quand j'ai vu Apocalypse Now pour la première fois : soufflé. La pièce était présentée dans un tout petit théâtre (le 4 sous). J'étais assis dans la deuxième rangée, ayant acheté les derniers billets de la dernière représentation. J'ai reçu le texte dans la figure et suis sorti du théâtre sur les genoux. Je ne cherchais pas à faire une adaptation à cette époque mais j'ai immédiatement su que j'allais en faire un film.

La photographie et l'image du film sont magnifiques et totalement cinématographiques. Comment avez-vous remarqué le potentiel de transposer cette pièce à l'écran ?

Le texte d'Incendies est comme une partition de grand compositeur classique : il inspire directement des images fortes. Aussi, la mise en scène de Wajdi est truffée d'images théâtrales d'une très grande puissance, d'une beauté rare. Je n'ai pu les utiliser parce qu'elles appartiennent à l'alphabet du théâtre, mais j'ai pu remonter à leur source et les traduire en cinéma. Wajdi m'a donné quelques clés qui m'ont aidé.

Comment avez-vous réussi à convaincre Wajdi qu'il était en fait possible de faire le transfère d'Incendies de la scène au grand écran ?

Wajdi a accepté de me prêter Incendies après avoir lu une cinquantaine de pages que je lui ai proposée en guise d'esquisse. Il m'a fait le plus beau des cadeaux : celui de la liberté. Il m'a tout simplement donné carte blanche. C'est la seule manière de réussir une adaptation je crois. Il faut que l'auteur vous fasse le cadeau de pouvoir faire des erreurs.

Aucune des deux oeuvres, que se soit la pièce ou le film, ne mentionne explicitement de nom du pays du Moyen-Orient dans lequel se déroule l'histoire. Pouvez-vous nous faire part de vos commentaires à ce propos ?

Beyrouth ou Daresh ? Cette question m'a hanté durant toute la scénarisation. J'ai décidé de faire comme la pièce et d'inscrire le film dans un espace imaginaire, comme Z de Costa Gravas, afin de dégager le film d'un parti pris politique. Le film traite de politique mais demeure aussi apolitique. L'objectif de la pièce est de creuser le thème de la colère et non pas de la générer. Le territoire d'Incendies étant un champ de mines historiques.

Incendies est une oeuvre tellement dramatique qu'elle en est presque lyrique. Plutôt que de présenter une tristesse sans espoir et mélodramatique, la lourdeur du propos rend le sujet tragique et émancipateur. Quelle a été votre inspiration à faire un film aussi intense et fort en émotions ?

Pour transposer un texte aussi dramatique à l'écran, et pour éviter le mélodrame, j'ai opté pour la sobriété d'un réalisme cru, en conservant le facteur mythologique de la pièce à l'aide d'un travail sur la lumière naturelle et les ombres. L'émotion ne doit pas être une fin mais un moyen pour atteindre l'effet de catharsis désiré.

Incendies est, entre autre, le voyage de Jeanne et Simon vers la source de la haine de leur mère. C'est très universel comme quête et elle me touche profondément. Mais j'avoue que l'équilibre dramatique du film a été long à trouver à la scénarisation. Chaque séquence pouvait inspirer un long métrage.

Il y a bien des chances que les spectateurs ayant peu ou pas de notions sur l'histoire religieuse de ce pays de la région du Moyen-Orient, qui n'est d'ailleurs jamais nommée dans le récit d'Incendies, soient susceptibles de ne pas saisir de quel côté Nawal Marwan se bat réellement. Dans plusieurs scènes, le langage visuel semble flou et insolite. D'une certaine façon, le manque d'informations joue en faveur du film. Pouvez-vous nous faire part de vos commentaires à ce propos ?

Volontairement, j'ai créé un maelström politique autour de Nawal. Les guerres qui ont agité cette région comprenait parfois jusqu'à 17 factions différentes avec des alliances et des trahisons d'une complexité déroutante pour le néophyte. Pour être fidèle à cette réalité, il fallait que la situation politique demeure complexe sans nuire à la narration. Dans le film, il faut que le spectateur comprenne l'essentiel de ce qu'il y a comprendre tout en acceptant que la situation devient trop complexe pour être simplifiée à des pôles manichéens.