Presqu'au début de Juliette du côté des hommes, tu dis "ce film est né d'un désir de moi". Peux-tu parler de ce désir ?
Je crois que je voulais d'abord me différencier des discours militants et j'avais peur que le sujet même du film l'emprisonne dans un discours féministe. Mon problème n'était pas d'aller dans le sens d'un discours pré-existant. J'avais envie de quelque chose de beaucoup plus personnel, aussi bien dans ma démarche à moi que dans ce que j'attendais de ces hommes que j'allais interviewer.
Mais à quand remonte ce désir de faire ce film ? Tu avais auparavant réalisé un vidéo Femmes d'Aubervilliers (à voir gratuitement en vod sur Universciné) et participé comme journaliste à Plurielles de Jean-Patrick Lebel...
Oui, sûrement c'est en partie de là qu'est venue l'idée d'un tel film : à partir de ces paroles de femmes, aussi bien dans le vidéo que dans les interviews du film de Jean-Patrick, j'ai eu envie de provoquer chez les hommes une parole aussi vraie.
Mais encore, peut-être pourrais-tu préciser davantage le sujet du film ?
Au début c'était très vague. C'était ... les hommes et moi, quoi. Prétentieux ... mais c'était comme ça.
Je ne savais pas très bien l'objet de ma recherche : j'avais ce désir d'entendre parler des hommes, différemment de ce que nous entendons trop souvent à la radio, à la télévision; je voulais qu'ils me parlent d'eux vraiment, de leur corps, de leurs sentiments, de leur maman, de leur papa, de leurs femmes. Et puis je voulais qu'ils me racontent des histoires, comme quand j'étais petite, pour retrouver en moi un rapport de tendresse que j'avais perdu avec mon père, et que j'ai mis très longtemps à retrouver.
En fait, il s'agissait d'un double désir : retrouver en moi, donc, la tendresse pour mon père, et puis, par ailleurs, un désir très contemporain, partagé par beaucoup d'autres femmes et d'hommes, que les hommes parlent de ce qui nous concerne tous et pas seulement en termes de pouvoir, pour piéger l'autre.
Dans ton projet il y a, je crois, plusieurs étapes ? Au départ ce devait être un film mi-fictionnel, mi-documentaire. Le film aujourd'hui terminé est, apparemment, un film documentaire mais je ne le ressens pas comme un film documentaire. C'est autre chose.
Je suis contente que tu aies ressenti cela. C'est tout le problème du documentaire et de la soi-disant opposition entre documentaire et fiction, qui me paraît tout à fait fausse. Je pense qu'un documentaire peut "fictionner" complètement et c'est ce que j'ai essayé de faire. Et cela afin de donner une autre dimension à la parole. Participent à ce côté fictionnel du film, la voix "off" et la musique, mais aussi le principe du montage qui procède "par glissements".
Parlons peut-être d'abord des interviews qui ont été la matière première autour de quoi tout le film s'est organisé.
Les premiers entretiens ont été faits presque six mois avant le tournage du film, d'une manière non directive. J'essayais d'obtenir une parole qui me surprenne, ou me captive, ou me séduise. Une parole sur laquelle je ne puisse pas trop préméditer. J'ai été surprise par la rapidité avec laquelle certains d'entre eux se sont mis à parler. Je crois que c'est un problème de désir partagé. Ils sentaient très bien mon désir - consciemment ou pas -, ils avaient envie d'y répondre. Les interviews étaient très riches, contenaient des phrases formidables sur le travail, le pouvoir, la politique. Mais ces éléments là ne m'ont plus du tout intéressée par la suite. J'ai mis un bout de temps à comprendre qu'il n'y avait pas d'autre solution que de ne prendre que ce qui était le plus intime. C'est, je crois, ce qui donne au film son noyau dur.
A quel moment la voix "off" a-t-elle paru nécessaire ?
Au moment du montage. J'avais envie que le film soit émouvant. Et, par rapport à ces voix d'hommes en direct, la voix "off" (la mienne, une voix de femme) pouvait apporter cette émotion. Il en était ainsi de la musique. Et le "je", c'est la voie (la voix ?) du désir ...
Le film ne s'égare jamais, et le travail de montage fait en collaboration avec Jacques Cornets, part de l'enfance pour aller vers la sexualité.
Effectivement, c'est ce qui correspondait à ma démarche, qui partait de l'enfance chez eux, mais aussi chez moi, et par leurs discours arrivait à l'émergence de la sexualité, de l'existence en tant qu'être sexué. D'où le besoin de l'autre, et la tendresse. Ce qu'ils disent, à la limite j'aurais pu le dire. Sauf que moi j'aurais parlé des hommes... Il y a comme ça une espèce de jeu de miroirs. Finalement, le montage a été fait comme une sorte de décalque de ma propre démarche par rapport à eux. Leurs paroles venant en quelque sorte sur la mienne ou répondre à la mienne.
A la fin du film, un personnage parle, à propos de ses rapports avec les femmes, de sa "descente dans l'arène"...
Il est le seul à avoir parlé aussi bien des femmes. Il avait envie d'en parler ouvertement. Moi je voulais dire mon désir de l'homme, et ça bouclait la boucle qu'un homme dise son désir de femme. C'est un peu ça, finalement, ce miroir dont je parlais tout à l'heure. Ce que je voulais dans ce film, c'est qu'on sente ce besoin mutuel, et la nécessaire différence dans ce besoin mutuel.
Propos recueillis par Luce Vigo