Votre film est une critique sociale, dans une forme frôlant parfois le thriller, sur les différents points de vue de la justice face à la violence. Comment avez-vous concilié cela?
Je ne sais pas comment vous répondre... Je peux en revanche vous dire que je suis un adepte du récit classique, avec une ligne narrative simple, un point de vue clair. Ce qui m’obsède c’est la tension et le rythme. Le récit surfe sur des dysfonctionnements actuels et aborde de fait un sujet de société. Mais cet aspect n’est jamais déclencheur de l’écriture chez moi. Ce qui m’intéresse, c’est de plonger un personnage dans une situation aussi complexe que celle-ci ; et de le suivre en utilisant pleinement les règles de la dramaturgie. En apprenant l’agression, le fiancé de Paulina ne rêve que de vengeance. Son père voudrait qu’elle se fie sans réfléchir à la justice que lui-même représente. L’amie qui l’accompagne dans son malheur lui apporte sa chaleur, mais se garde d’intervenir. Et puis il y Paulina, seule face à la violence terrible qu’elle a subie.
Nous vivons dans un pays potentiellement riche, mais dont l’indice de pauvreté est l’un des plus élevés au monde. Sans parler du taux de mortalité infantile. La pauvreté y génère naturellement de la violence. L’action se déroule dans les faubourgs de Posadas, une ville moyenne d’Argentine. Vivent là, dans le dénuement absolu, des Argentins mais aussi des immigrants Paraguayens qui s’entassent dans des bidonvilles en bordure de forêt, exploités avec des salaires indignes.
Comment avez-vous appréhendé la scène de l’agression ? Pensez-vous qu’il y ait toujours une part d’inexplicable dans un crime, et que l’auteur revêt parfois deux visages très différents, à la fois de la sauvagerie et de l’innocence ?
Pendant la préparation je me suis entretenu avec diverses femmes qui font un travail de soutien psychologique auprès de femmes victimes d’agression. J’ai compris que chaque histoire était un cas particulier, Paulina n’est donc pas emblématique de ces femmes. L’autre intérêt pour moi dans cette histoire était de m’attacher à dépeindre les agresseurs. Le garçon qui commet cet acte exprime à ce moment précis une violence et une haine dont Paulina est la victime pour avoir été au mauvais endroit, au mauvais moment. Sans que je puisse dire si cela fait de lui un pervers sexuel appelé à récidiver, ce n’est pas le sujet.
Au moment de l’acte, le violeur est un enfant, ou l’enfant qu’il était encore il y a peu. Quelqu’un qui a grandi dans la précarité, en marge de la société, mais qui d’un coup va le rattraper dès lors que l’appareil répressif va faire son travail. Et ce sera à lui de subir une autre forme de violence. Un des dialogues qui résume le plus fidèlement l’intention du film est peut-être cette phrase de Paulina : « la justice ne cherche pas la vérité quand des pauvres sont suspectés. Elle cherche des coupables. »
Paulina est fille de juge, mais n’a clairement pas la même conception de cette justice. Ses idéaux sont forts, sauf lorsqu’elle subit cet acte barbare, durant lequel elle cherche juste à survivre. Alors elle accepte une situation étrange. Et intenable. En tant que spectateur on peut éprouver de l’empathie pour elle ; et comprendre en même temps les arguments du père. Mais Paulina est mue par une conviction inébranlable, qui la conduit pourtant malgré tout à être dans l’erreur. En parlant avec Dolores Fonzi, nous avons admis tous deux qu’il était inutile de chercher à la comprendre, mais primordial de la suivre. Spécialement après l’agression quand elle décide de retourner dispenser ses cours dans ce quartier.
Vous avez grandi dans une famille de « hauts fonctionnaires d’état », c’est un milieu qui vous inspire ? Comment le nier ?
Mon arrière-grand père fut ministre de l’agriculture dans les années 30. Mon grand père, député et ambassadeur. Mon père, ancien secrétaire à la Présidence, occupe toujours une charge diplomatique. Et ma mère est spécialiste des questions de protection des mineurs, attachée à un tribunal pour enfants. Par exemple, dans le film El Estudiante, je m’étais attaché à suivre un personnage aux antipodes de celui de Paulina. Il s’agissait d’un homme qui ne manifeste un intérêt pour la chose politique que par stratégie et sans regard personnel sur le monde. Paulina, elle, a grandi dans un milieu bourgeois, favorisé ; c’est à l’inverse une femme pétrie de convictions sociales. Elle veut se rendre utile envers les plus défavorisés et décide pour ça d’aller enseigner dans un quartier difficile.
Quel est votre parcours en tant que cinéaste, quelles sont vos références ?
Mon premier souvenir de cinéma remonte à l’âge de 13 ans, en bricolant pour ma prof d’histoire un courtmétrage sur Charles Quint. Au lieu de nous donner un devoir traditionnel, elle voulait qu’on décrive la leçon en images. C’est ce jour-là que j’ai découvert (et compris) qu’il y avait quelqu’un derrière une caméra, autorisé à la placer où il voulait, en disant « moteur », «coupez » et à demander entre deux prises à des « acteurs » d’entrer et sortir du champ. Une révélation !
J’ai étudié le cinéma pendant deux ans et puis j’ai abandonné quand j’ai commencé à réaliser que je pouvais tracer ma route comme auteur. Parallèlement aux cours, j’avais écrit et coréalisé un film à sketches avec un petit groupe d’amis. Ça s’appelait El Amor - Primera Parte (L’amour – acte un) et mettait en scène la dissolution d’un couple, abordée sous plusieurs angles. Nous avions 21 ans et on courrait derrière François Truffaut, qui nous fascinait. En Argentine, le film avait eu son petit succès, après avoir bénéficié d’une programmation à Venise pendant la Semaine de la Critique. On a commencé à me solliciter régulièrement pour l’écriture. Et l’un dans l’autre, poursuivre mes études m’a alors paru inutile.
Los Olvidados de Buñuel mais aussi Viridiana font partie des classiques auxquels nous nous sommes référés pendant l’écriture. Buñuel avait le talent de se montrer ironique tout en racontant des choses terribles. Ma stratégie est différente. Parce qu’au contexte social vient s’ajouter le poids du hasard. Paulina se fait agresser pour avoir pris à moto un chemin de retour qu’elle n’aurait jamais dû emprunter.
L’avortement est-il légal en Argentine ? Votre film se prête amplement à l’interprétation, à l’analyse.
Non, l’avortement est interdit. Avoir depuis dix ans une femme présidente n’a rien fait bouger. Nombre de groupes luttent pour sa légalisation.
Et d’autres, proches de l’Église, s’y opposent avec efficacité. Vous n’êtes pas sans ignorer que le pape est Argentin et que les choses ne risquent pas d’aller vers une légalisation. Nous sommes une société progressiste sur bien des points, comme sur le mariage gay admis depuis longtemps par exemple, mais nous n’admettons pas l’interruption de grossesse, qui devrait être selon moi un principe de base. Je pense que sur ce point précis, le film ne manquera pas de faire débat en Argentine.
Dans mon pays où la psychanalyse trouve tant d’adeptes, on me demande souvent «mais qu’as-tu voulu dire ? Quel est ton message ? » Si j’avais quelque chose à dire, je le dirais simplement. Mais je fais des films pour construire des images, au milieu desquelles évoluent des personnages. Et s’ils soulèvent des questions, tant mieux !
Le film sera présenté à l'Utopia le dimanche 20 mars à 22h.