Comment est née l’idée de Avenue Rivadavia ?
Christine Seghezzi : Je souhaitais travailler autour de ce rapport au temps et à ces différents cycles. J'ai toujours perçu l’avenue Rivadavia comme une boussole parce qu’elle traverse et sépare Buenos Aires en deux (les quartiers sud les plus populaires des quar- tiers nord plus aisés).
En fonction du numéro des rues qui partent en perpendiculaire de l’avenue, on se repère facilement. Si l’on se trouve au numéro 500, on est à 500 mètres de Rivadavia. Cette avenue débute du centre historique de la ville à la Plaza de Mayo puis traverse différentes cultures et diverses couches sociales selon les quartiers. C'est pourquoi elle constitue, selon moi, un condensé de l’histoire et de la société argentine. En la traversant, les restes du passé surgissent à travers les endroits et les personnes qui y habitent.
Quelle était votre intention de départ en faisant ce film ?
Je voulais longer cette avenue et traverser ses quartiers, à l’image de L’Aleph de Jose Luis Borges (1949), une utopie qui ici se matérialise en une ligne qui paraît infinie. Proposer une sorte de flânerie, nous arrêter pour ouvrir une porte et découvrir ce qui se cache derrière et continuer ensuite pour s’arrêter plus loin et en ouvrir une suivante. L’avenue Rivadavia a constitué mon support, un prétexte me permettant de raconter les histoires qui m’intéressaient. J'ai construit le film de telle sorte que le spectateur se laisse porter par les histoires et les personnes que je filme.
Combien de temps a duré le tournage et comment avez- vous choisi les personnes qui apparaissent dans votre film ?
C'est lors d’un voyage précédant le tournage que j’ai rencontré les personnes qui témoignent dans le film. Après avoir créé un lien avec elles, elles ont été d’accord pour participer au projet. Le tournage a duré un mois, tout était donc préparé en amont, mis à part les portraits des personnes silencieuses que j’ai réalisés dans la rue.
Comment avez-vous travaillé avec les personnes qui se sont livrées à vous ?
Comme j'avais beaucoup parlé avec elles, je commençais à bien les connaître. Il y avait souvent, dans leur histoire, un moment de rupture, significatif à mon sens. Ce sont ces moments que je souhaitais capter : une vie qui bascule et reste suspendue à un événement passé. Comme cette mère à qui l’on a enlevé ses enfants et dont la vie s’est figée depuis. Ou encore comme ces femmes de l’hôtel Bauen qui depuis leur licenciement avaient occupé le lieu en 2003 pour faire valoir leurs droits. Aujourd’hui, dix ans après, elles continuent le même combat.
À travers tout le film, le passé et l’histoire de l’Argentine viennent s’imbriquer dans le temps présent. Certains processus prennent du temps...
Je trouve qu’en Argentine le passé ne passe pas et c'est ce qui caractérique ce pays. Là-bas, le temps ne se déroule pas de manière linéaire. Différentes périodes se supperposent et même les plus anciennes restent aujourd’hui toujours présentes. Suite à la dictature militaire des années 70 et après trente-sept ans, certains procès ne se déroulent qu’aujourd’hui. Le processus est très long mais des responsables militaires sont condamnés. De la même manière, trois années après la mort d’un cheminot au cours d’une manifestation, je vois sur des murs des graffitis récents lui rendant hommage.
La justice étant ce qu’elle est en Argentine, le passé et ses faits marquants ne s'apaisent pas au fil du temps et restent à fleur de peau chez les habitants.
Vous n’intervenez qu’une fois au début du film, à travers votre voix et face à l’horloger. Vous lui demandez ce que signifie le temps pour lui. Puis-je vous retourner la question ?
Le temps est quelque chose de subjectif. Il commence, s’étire, il est ce mélange de passé et de présent qui deviennent d’un coup une seule entité. Comme l’horloger dans le film qui paraphrase Saint Augustin en disant que si on lui demande ce qu’est le temps, il ne le sait pas et si on ne lui demande pas, il le sait. Je pourrais parler comme Saint Augustin et dire qu’il y a trois temps, un présent relatif au passé, la mémoire, un présent relatif au présent, la perception et un présent relatif à l’avenir, l’attente... Mon film se situe dans ces trois temporalités.
Propos recueillis par Milaine Larroze Argüello pour le Festival Cinéma du Réel 2013