Qu'elle a été l'origine du projet ?
Christine Dory : Le point de départ est une anecdote personnelle. Une amie avait acheté, dans une brocante, une robe qui ne lui allait pas du tout. Je l’ai essayée et elle m’allait à merveille, mais mon amie a refusé de me la prêter. Chacune était très gênée d'avoir mis l'autre dans une situation embarrassante et n’en finissait plus de s’excuser : elle, de m'avoir refusé la robe, et moi, d’avoir osé la lui demander !
J’ai commencé à écrire Blonde & Brune à partir de cette situation qui me faisait penser à un début de film de Jacques Demy. Peu à peu, je me suis aperçue que j’avais envie de mettre en scène une relation d'amitié forte entre deux femmes dont chacune incarne une sorte d'idéal de l'autre mais aussi une forme d’altérité irréductible avec tout ce que cela implique d’attraction et de mystère. Dans cette amitié faite de franchise mais aussi de violence, chacune a l’ambition de s'améliorer, de gagner sur ses propres limites.
Le film devait mettre ce lien à l'épreuve, en le poussant à ses extrémités. Un jour où je parlais de ce projet à une amie cinéaste, Mariana Otero, elle m'a conseillée de lire les Mémoires de deux jeunes mariées de Balzac, qui raconte l'amitié de deux jeunes filles engagées dans des destinées opposées : l’une fait un mariage de raison et l’autre un mariage de coeur. J'ai d'abord pensé adapter le livre, mais j'ai renoncé assez vite parce que je n'avais pas envie de filmer des jeunes filles.
Néanmoins, le roman de Balzac a laissé son empreinte dans le film : au moment de se marier, Blonde confie à sa meilleure amie Brune le soin de vivre, en quelque sorte pour elles deux, une vie libre, indépendante, sans concession, à laquelle elle-même renonce pour une existence plus sage et plus confortable. Mais l'histoire commence vraiment lorsque les deux femmes se retrouvent, après s’être perdues de vue pendant plusieurs années. Blonde s'ennuie dans sa vie bourgeoise, et Brune n'a pas fait grand chose de sa vocation "libertaire". Ce constat fait naître chez chacune le sentiment que si elle avait été l'autre, elle aurait su tirer meilleur profit de sa condition.
C'est une porte ouverte sur une aventure encore possible. Blonde va essayer de "remonter le temps", et Brune de gagner un peu de terrain. Au fond, le projet est sous-tendu par cette interrogation : qu'advient-il, dans le temps, de nos désirs, de nos ambitions et de nos choix ? Si on avait fait autrement, serait-on devenu quelqu'un d'autre ?
N'est-ce pas là une question mélancolique ?
Je me suis dit que j'allais traiter "la régression" et "la progression" des personnages, comme des voyages réels. Du coup, sous des dehors d'hypothèse absurde et nostalgique, cette question devient dynamique et permet de dénicher le réel dans des recoins inhabituels. C'est très excitant de raconter une histoire dont les tenants et les aboutissants obligent les personnages à voyager dans le temps, en prenant le train, par exemple, où en montant dans la voiture d'un inconnu. Ils ne s'en rendent pas vraiment compte, mais sont troublés. C'est ce que je voulais faire ressentir. En dégageant le récit de la chronologie, pour privilégier une logique du mouvement, ou des déplacements, j'ai eu le sentiment de trouver le sens de cette histoire, comme si après une promenade, qui est aussi un détour par la fiction, les personnages pouvaient enfin prendre part au festin de leur propre vie, et du coup, accepter que le temps passe.
Quand nous avons travaillé autour de l'image du film, avec Antoine Platteau, qui s'occupait de la direction artistique, et Irina Lubtchansky, qui faisait la lumière, nous avons beaucoup regardé Peggy Sue s’est mariée et aussi Coup de coeur de Coppola, qui chacun à sa façon met en scène la nostalgie et même le remords.
Les deux films installent le temps au coeur de la fiction et cela imprègne fortement la texture de l'image. Nous nous sommes beaucoup référés à ces films magistraux, non pas comme à des modèles que nous aurions eu la prétention d’égaler, mais parce qu’ils nous aidaient à définir notre propre territoire.
Justement, qu'en est-il de ce territoire ? Quel est le genre du film ? Peut-on dire que Blonde & Brune est à la lisière de la comédie et du fantastique ?
On peut en tout cas le dire de beaucoup de films que j'aime : de Peggy Sue, d’Un jour sans fin d’Harold Ramis, ou encore de L’Aventure de Mme Muir de Mankiewicz. Dans ces films, le fantastique participe d’une appréhension poétique de questions essentielles, en prise avec le réel, que les spectateurs reconnaissent immédiatement comme les leurs. C’est un fantastique de stylisation, qui n'escamote jamais la réalité.
J'ai cherché moi aussi à styliser, en simplifiant ce qui pouvait l'être. Ainsi les noms des personnages qui ajustent les caractères sur des clichés. C'est vrai que le cinéma de genre procède de cette façon en utilisant des signes, des clichés que les spectateurs reconnaissent. Mais ici, les signes ne sont pas des signes d'appartenance à un genre, ils font partie des personnages, ils sont "intégrés". De plus, les personnages eux-mêmes sont prédisposés, chacun à sa façon, à voir du fantastique dans le monde qui les entoure : Blonde, qui voudrait tellement "croire à quelque chose" interprète l'expression "robe magique" employée cyniquement par Brune, dans un sens littéral.
Moi, je sais très bien que cette robe n’a aucun pouvoir particulier, mais Blonde a envie de croire qu'elle est magique. A partir de là, le film développe plusieurs "lignes" en même temps qui s'influencent les unes les autres de sorte que la rêverie, ou l'interprétation magique des évènements peuvent orienter le cours des choses. Comme dans les contes, quand on a le sentiment de se perdre en terrain connu. Mais si on se laisse emporter, j'espère qu'on arrive presque à toucher l'étrangeté.
De la même manière, je ne pense pas que Blonde & Brune soit une comédie du genre comédie, même si j'espère que le film est drôle. La comédie s'appuie sur une mécanique de récit qui "éclaire" tous les recoins d'une histoire. Il y a dans Blonde & Brune une certaine opacité, on ne comprend pas forcément tout, mais ce n'est pas necessaire pour apprécier le film. Je tenais à ce que le film propose diverses entrées possibles, que la porte soit ouverte à de multiples interprétations, que l’on ne se retrouve pas face à une fiction à sens unique.
La musique joue un grand rôle dans le film.
Reno Isaac, le compositeur, a commencé à chercher les thèmes longtemps avant le tournage. Il m'en a fait écouter beaucoup. J'aimais tout, le choix a été difficile. La musique devait occuper une grande place dans le film, d'une part parce que Brune veut être chanteuse, que son amoureux est musicien, mais aussi, et c'est lié, parce que dès que j'en ai eu l'idée, j'ai rêvé le film comme une chanson. Pour moi le cinéma et la musique marchent ensemble.
J'ai choisi les actrices - outre le fait que je les aime beaucoup - parce qu'il émane d'elles leur affiliation profonde à la musique que j'aime. Brune est punk, Aude Briant aussi, Blonde est pop, Christèle Tual aussi. Nos références étaient simples et univoques, comme la musique : les Ramones, Suicide. Je voulais que le film ressemble à une chansonnette post-punk qui exacerberait cette association paradoxale de violence et de mièvrerie, qui berce et réchauffe le coeur des jeunes gens de tous les âges. En cela c'est presque un film de genre, sauf que ce genre n'existe pas !
Comment avez-vous choisi la durée du film ?
Je n'avais pas d'idée préconçue sur la question mais j’ai pensé assez vite que le film ne serait pas un long métrage. En revanche, les trajectoires complexes des personnages, le fait que le temps ne passe pas à la même vitesse pour Blonde et pour Brune, impliquaient une durée plus longue que celle d’un court métrage traditionnel. Finalement, lorsque le récit a commencé à se mettre en place, j'ai vu que le film ferait une cinquantaine de minutes. Je crois que l’histoire devait se raconter dans cette durée-là. C’est sa durée. D'autre part je me suis aperçue que j’aimais bien les films d’une heure. Ça me convient comme spectatrice. On y expérimente des manières de raconter et on y voit des acteurs rares.
Je regrette que ce format soit marginal mais c'est le prix d'une certaine liberté, celle dont j'avais besoin à ce moment-là. C'est un prix élevé parce qu'on fait un film sans argent et que sa visibilité est inévitablement restreinte. Néanmoins un film devrait toujours pouvoir trouver sa durée propre, sa respiration, son confort personnel, on devrait pouvoir défendre ça. La catégorisation en court, moyen ou long métrage est un problème de diffuseurs pas de cinéastes.
En quoi est-ce un film d'aujourd'hui ?
Si le film est ancré dans le présent, c’est peut-être parce qu’il se construit autour d’un sentiment que je crois commun à beaucoup de personnes aujourd’hui. Il me semble qu'au fond, plein de gens ont l'impression qu'ils ne sont pas réellement en train de vivre leur vie, que ça n'est pas la leur, ou qu'elle n'a pas encore commencé, ou encore qu'ils ont fait un mauvais choix mais qu'ils vont redresser la barre. Évidemment, je parle aussi de moi.
De là vient assez rapidement l'idée que si on était quelqu'un d'autre, ça se passerait beaucoup mieux. Vous connaissez la boutade de Woody Allen : "Mon seul regret dans la vie est de ne pas être quelqu’un d’autre !" Blonde et Brune réalisent ce fantasme, qui déstabilise l'identité et la relie à la fiction.
Si le film est "d'aujourd'hui" (d'ailleurs, comment pourrait-il ne pas l'être ?) c'est par la place qu'il accorde à la fiction, en tant qu'elle occupe - au sens stratégique - nos vies, qu'elle est partie prenante de la réalité, qu'elle en est en quelque sorte la quatrième dimension.