Comment est-ce qu’on sort d’un succès comme celui de La Discrète ? Est-ce que c’est difficile ?
C'est toujours difficile de " sortir " d'un film, quel que soit l'accueil qui lui a été réservé, puisque " sortir " d'un film, concrètement ça veut dire passer au film suivant, c'est-à-dire imaginer une histoire, commencer à l'écrire, etc.
Et puis là, succès ou pas, on se retrouve tout seul à se demander : " Mais qu'est-ce que je vais bien pouvoir raconter ? "
En fait, quand j'ai décidé de me remettre au travail deux mois après la sortie de La Discrète la première question que je me suis posée c'est : " gros " film ou " petit " film ? Est-ce que je reste dans une économie proche de celle de La Discrète ou est-ce que je saute le pas en inscrivant le second dans un projet plus " standard " avec, par exemple, des comédiens très connus.
Vous aviez le choix ?
Oui, j'avais le choix. D’abord parce qu'un certain nombre de producteurs français avaient voulu me rencontrer pour savoir quels étaient mes projets ou pour me proposer un livre à lire ou un scénario ; et puis ensuite j'avais l'impression de pouvoir faire un peu le film que je voulais parce que derrière moi j'avais Alain Rocca et Lazennec... J'avais donc une grande liberté de choix et j'ai décidé de profiter de la confiance qu'on voulait bien m'accorder pour tenter une expérience avec des jeunes comédiens pendant plusieurs mois. Parce que quand on passe à un second film, je crois que l'on veut à la fois le faire en réaction au premier, contre lui, et en même temps on a envie d'en prolonger le travail d'une façon ou d'une autre... Et le travail que j'avais envie de poursuivre, parce que c'était ce qui m'avait donné le plus de satisfaction sur La Discrète, c'était le travail avec des comédiens.J'ai donc imaginé une histoire qui tienne dans un décor unique avec des comédiens qui seraient disponibles plusieurs mois à l'avance pour pouvoir travailler avec eux sur des improvisations, sur le scénario, pour modifier les personnages en fonction de la personnalité de chacun.
Vous n’avez jamais senti le besoin, à l’écriture, d’avoir un regard féminin sur vos héroïnes ?
Si, un petit peu. En fait, les seules vraies lectrices du scénario ont été les quatre comédiennes. J'ai commencé le casting de Beau Fixe huit mois avant le début du tournage à une époque où le scénario n'était pas du tout terminé pour pouvoir justement tenir compte de leurs avis, de leurs critiques ou de leurs idées... Et c'est ce qui s’est passé pendant les mois qui ont précédé le tournage. On a beaucoup travaillé ensemble sur les scènes, sur le dialogue.
Si on établissait une typologie des filles, Armelle, c'est la bosseuse...
Disons plutôt qu'elle est condamnée au travail, qu'elle est bosseuse par nécessité. C'est sûrement la moins brillante sur le plan scolaire. Elle a déjà redoublé sa première année et elle ne peut plus redoubler une seconde fois parce qu'alors, elle perdrait sa bourse d'étude. C’est la seule pour qui ces révisions soient vraiment importantes.
Rien à voir avec Valérie qui, en invitant ses copines à travailler dans la maison de famille, joue déjà à la maîtresse de maison qu'elle sera plus tard. Valérie, c'est la petite bourgeoise type, fille et petite-fille de médecins, pour qui tout est facile. C'est celle qui se pose le moins de questions sur son avenir, tout semble radieux, mais c'est celle que ces dix jours vont sans doute le plus ébranler.
Face à elle, Frédérique, c’est la plus délurée.
En tout cas, elle s'en donne l’allure. Elle le fait, par exemple, en parlant des garçons comme les garçons le font des filles, c'est-à-dire sans détour, de manière assez provocante. Mais en même temps, c’est peut-être la plus perdue des quatre.
Il suffit qu'un garçon lui résiste, qu'elle soit donc dans une position de demande affective, c'est-à-dire de faiblesse, pour qu'elle perde aussitôt toute agressivité, toute assurance.
Et Carine ?
Carine, c’est le lien entre les trois autres. C'est la confidente, l'élément apaisant de l'histoire. Elle est la plus mûre des quatre filles, la plus patiente avec les autres mais sa patience finit quand même par trouver sa limite puisque à la fin, fatiguée par les enfantillages des trois autres, elle profite de la première occasion venue pour rentrer à Paris.
Comment avez-vous construit leurs relations ?
On a essentiellement travaillé sur les rivalités et les différences qu'il pouvait y avoir entre elles. On est par exemple parti du principe que les quatre filles n'étaient pas nécessairement très amies entre elles et que c'était Valérie, la plus jeune des quatre, qui les avait réunies de façon un peu artificielle, précisément peut-être pour s'en faire des amies, parce qu’elle admirait quelque chose dans chacune des filles. Et c'est bien entendu parce qu'elle cherche à se faire aimer des trois autres qu’elle obtient l'effet inverse, qu'elle devient celle que l'on met un peu à l'écart, celle à qui l'on ne dit pas tout et que l'on traite un peu comme une petite fille.
A ce moment-là de la construction, le danger c'était de faire de l'une des filles un personnage uniquement négatif avec qui toute forme d'identification aurait été impossible. Pour reprendre l'exemple de Valérie, je ne voulais surtout pas qu'elle reste jusqu'à la fin du film la fille un peu irritante qu'elle est au début. Et dans la scène finale avec Frédérique, Valérie fait quelque chose qu'on n'attendait pas forcément d'elle. En prenant à son compte la peine de Frédérique, en la partageant, elle nous touche en taisant sa douleur à elle, en ne la montrant pas.
En construisant les personnages, vous aviez des physiques spécifiques en tête, qui vous ont aidé pour le casting ?
Non, aucune idée préalable. J'ai simplement essayé de trouver les meilleures comédiennes possibles pour chacun des rôles.
Frédérique Moidon, avec qui je travaillais au casting m'a fait rencontrer 71 filles, ce qui est assez peu pour quatre rôles. Chaque rendez-vous durait environ une demi-heure pendant laquelle j'enregistrais quelques minutes d'entretien. Cette recherche a été volontairement très longue, elle a duré plus de deux mois parce que je ne tenais pas à ce que les rendez-vous soient trop rapprochés ou qu'il y en ait trop dans la journée. Et puis au terme de cette première recherche, j'ai retenu une vingtaine de filles à qui j'ai fait passer des essais. J'ai donné à chaque comédienne, en fonction du rôle que je leur destinais, deux scènes tirées du scénario, je leur ai aussi demandé de faire une improvisation à partir d'une situation que je leur proposais, de chanter et de lire un texte.
Des quatre, on connaissait déjà Elsa Zylberstein, pour son rôle dans Van Gogh.
Oui, Eisa c'était la seule que je connaissais pour l'avoir vue dans le film de Pialat.
Donc, une fois que les quatre comédiennes ont été choisies, il a fallu retravailler le scénario et enrichir les personnages de la personnalité de chacune des comédiennes.
Eisa Zylberstein a fait de Frédérique une fausse dure, une fille que l’on croit sûre d'elle avec son côté chef de bande, sa nature incroyable, sa grande vitalité... Et qui, à la première déception sentimentale venue, craque comme une gamine de quinze ans.
Isabelle Carré, c'est un peu l'inverse. Elle a fait d'un personnage assez négatif, plutôt maltraité par les trois autres et considéré par elles comme une petite fille, une Valérie qui, à la fin, surprend par sa capacité à surmonter les épreuves. En témoignant à Frédérique de la compassion, en se montrant généreuse vis-à-vis d'elle, elle étonne par son assurance et sa maturité.
Et les deux autres ?
Estelle Larrivaz a fait d'un personnage qui aurait pu être exaspérant quelqu'un de terriblement attachant. Armelle, avec elle, c'est l'emmerdeuse dont on rêve, c'est la fille à qui toutes les cinglées, toutes les flippées que l'on connaît devraient ressembler parce qu’elle est drôle, qu'elle est imprévisible et que dans son genre, elle a du génie.
En revanche, Judith Rémy a apporté au personnage de Carine un mélange qui réunit à la fois douceur et fermeté. Parler du personnage de Carine, c'est parler de la voix de Judith : on y trouve une grande sûreté, un peu de grâce alanguie et une pointe de retenue.
Et Francis?
Je connaissais Frédéric Gélard pour l'avoir vu dans Villa Beausoleil de Philippe Alard où il avait le rôle principal et dans lequel il était absolument formidable. l'ai donc toujours pensé lui faire passer les essais pour le rôle de Francis, et quand les quatre filles ont été trouvées, on a commencé à chercher les garçons.
On a choisi une scène du scénario, c'est Eisa et Judith qui donnaient la réplique et Frédéric Gélard s’est imposé dans les essais d’une façon absolument évidente, tant pour moi que pour les deux filles qui m’ont immédiatement confié qu'elles avaient rarement travaillé avec un comédien aussi juste que lui. Elles étaient aussi impressionnées que moi. C'était lui, et ça ne pouvait pas être quelqu'un d'autre.
Il y a eu des scènes improvisées pendant le tournage ?
Il y a effectivement quelques moments d'improvisation, quelques scènes écrites au dernier moment comme la scène finale du taxi avec le retour de Francis. Tout ça était rendu assez facile dans la mesure où nous tournions dans la chronologie de l’histoire, sans plan de travail, avec des comédiens qui se prêtaient volontiers à ce genre d'exercice, qui faisaient beaucoup de propositions...
En fait, le travail autour des improvisations, on l'a fait chez moi avec les comédiens pendant les deux ou trois mois qui ont précédé le tournage. C'est ce qui nous a permis de retravailler tous ensemble sur les dialogues et puis, chose importante, de donner une cohésion au groupe des quatre filles. Il fallait absolument qu'on ait le sentiment qu'elles se connaissaient toutes très bien.
En regardant un vieux film super 8, les filles trouvent Francis adolescent " monstrueux ". Forcément, on repense à Fabrice Luchini dans La Discrète, disant de Judith Henry “ Elle est immonde ". Et on voit la similitude entre les deux films, qui disent qu'il ne faut pas méjuger ou sous-estimer les gens... A sa façon, Francis devient " Le Discret "...
C'est possible, en effet... C'est vrai que les filles manquent de curiosité vis-à-vis de Francis, qu’elles ne prennent pas la peine de savoir qui il est et qu'elles passent à côté de lui, comme dans La Discrète Antoine passait à côté de Catherine.
Mais ça, c'est l'éternelle question du désir et de son objet.
On peut aimer, avoir un très grand amour, gâcher plusieurs années de sa vie pour quelqu'un pour qui l'on n’est pas fait, qui « n'est pas notre genre ». C'est peut-être ce qui menace Valérie. Elle est amoureuse d'un garçon, Jérôme, qui de toute évidence l'est beaucoup moins qu’elle. On peut dire la même chose de Frédérique qui, de son côté, craque pour un garçon de passage qu'elle ne reverra jamais. Chacun des personnages, pendant ces quelques jours, va faire l'expérience de quelque chose d'un peu douloureux et découvrir sur soi et sur les autres des choses qu'il ignorait.
On sent dans la toute dernière scène qu'il aurait pu se passer quelque chose d'autre entre Francis et les filles.
On peut effectivement imaginer que si Francis avait rencontré les filles dans d'autres circonstances, il ne serait peut-être pas devenu leur souffre-douleur, l'objet de toutes leurs blagues et de toutes leurs petites méchancetés.
Cela dit, tout ce qui lui arrive n'a vraiment rien d'extraordinaire ni de révoltant parce que, premièrement, pour un garçon, débarquer comme il le fait dans un groupe de quatre filles, c'est un exercice extrêmement périlleux, ça peut devenir très dangereux... Et puis deuxièmement, il faut reconnaître que l'ordinaire dans la vie, la règle, c’est quand même ça : ce sont des gens qui passent les uns à côté des autres, ce sont des rencontres qui ne débouchent sur rien, par manque de curiosité, d'attention.
Et je dis cela sans tristesse, sans pessimisme excessif. Si j'étais vraiment pessimiste, je montrerais des personnages figés dans leurs attitudes, sans possibilité d’évolution... Alors que j'éprouve toujours le besoin de prendre des personnages à un moment de leur vie, avec leurs croyances, leurs certitudes, leurs a priori, et de les amener à travers un certain nombre d'épreuves, d'expériences, à modifier peut- être un peu ce qu'ils sont, à réfléchir sur ce qu'ils ont fait, parce que... Je pense tout de même qu'on est perfectible, non ?... Vous ne trouvez pas ?
Vous aviez envie de construire votre propre laboratoire ?
J'avais surtout envie de légèreté... l'avais envie de m'affranchir le plus possible des contraintes que la fabrication d'un film impose.
Comment avez-vous co-écrit le script de Beau Fixe avec Philippe Alard ?
J'avais vu Villa Beausoleil, le long métrage que Philippe a tourné en super 8. Il y avait dans ce film des moments formidables qui faisaient penser au cinéma de Jacques Rozier. En plus de cela, il y avait dans l'ambiance du film quelque chose qui était assez proche du projet que j'avais en tête. J'ai donc rencontré Philippe Alard et je lui ai demandé s'il voulait bien travailler avec moi.
Pendant les deux premiers mois, on n'a rien écrit. On se voyait deux ou trois fois par semaine pour parler uniquement des personnages. La première chose que l'on a faite, c'est leur trouver des prénoms, et à partir de là, on a imaginé les relations que les filles pouvaient avoir entre elles, avec leur famille, leurs petits amis, leurs études.
Elles étaient déjà étudiantes ?
Ça, c'était le point de départ : quatre étudiantes débarquent dans une maison pour réviser un examen... Il fallait seulement que les filles aient une vingtaine d'années et qu'elles fassent des études qui demandent beaucoup de travail, beaucoup de sacrifices. C'est pour ça qu'on a choisi d'en faire des étudiantes en deuxième année de médecine.
Tout est venu comme ça : plus on définissait les personnages, plus on les imaginait dans des situations. Ensuite, on a répertorié ces situations et on a commencé à imaginer les scènes et à les regrouper. Au début, on travaillait avec un tableau. À chaque scène correspondait un petit papier autocollant qu'on plaçait et qu’on déplaçait sans cesse... Le scénario s'est construit très progressivement de cette façon-là, sans structure très forte, avec juste comme point de départ les relations entre quatre filles jusqu’à l'arrivée d'un garçon.