"Jusqu’où faut-il accepter le monde tel qu’il est ? A partir de quand faut-il le refuser et s’insurger ? Faut-il y consacrer un moment, des années, une vie ?"

Mes amis chiliens avaient répondu en engageant leur vie... et en la perdant. La question « Cela valait-il la peine ? », je l’ai posée tout au long de mon film Rue Santa Fe.

Mais la lutte, fût-elle armée, contre une dictature brutale était une évidence. Les évidences sont depuis longtemps finies. « Il n’y a plus d’avenir radieux, d’alternative claire, de chemin tracé, de cités parfaites avec appartements clés en mains ». Avec la fin de notre religion de l’Histoire, d’une révolution inéluctable, beaucoup d’entre nous ont tourné la page et pris d’autres chemins, parfois celui de l’acceptation ou du renoncement. J’ai bien sûr aussi fléchi, traversé des moments où l’impuissance l’emportait. Et pourtant, malgré moi, sans répit, entre l’Amérique Latine et la France, une rencontre venait m’arracher au confort d’une vie sans illusion. Face aux souffrances et au mépris, certains s’engageaient dans des expériences multiples.

L’un me disait : « Il n’y a pas de fatalité, le présent peut toujours redistribuer les cartes. Le dernier mot n’est jamais dit. » L’autre affirmait : « Tant qu’on lutte, on est vivants ». Ainsi de temps en temps me revenait la question du sens des vies engagées. Elle est devenue urgente à la mort de Daniel Bensaïd.

Daniel, lui, n’avait jamais renoncé. Très jeune, il avait commencé à militer, « et quand on est embarqué, aimait-il dire en souriant, c’est pour longtemps ».

Daniel m’avait accueillie en France en 1975. Sans lui et d’autres amis, je n’aurais pas pu passer de la survie à l’existence. Comme si de rien n’était, au détour d’une conversation, il m’apprenait à faire de la mémoire des vaincus une énergie du présent. Pas de nostalgie ni de culte du sacrifice, on n’en a pas besoin.

Plus tard, sans céder ni à la fatigue ni aux obstacles, par ses actes et ses écrits, à contre courant de l’air du temps, il a su « tenir vivante la longue durée des révoltes et des indignations, des principes et des exigences – en un mot de l’espérance ». Il aimait citer cette phrase : « Résister, c’est résister à l’irrésistible ». Et si c’était cela l’engagement aujourd’hui ?

À sa mort, comme habitée par la musique de sa voix, je me suis mise en mouvement. Je voulais trouver, ici et ailleurs, la beauté de ces « inconnus indispensables » dont il parlait, ceux qui continuent à lutter sans certitude de gagner, dans l’obscurité souvent et la lumière parfois, car ce sont eux qui font la grandeur de la politique.

Carmen Castillo