GENESE
Premières neiges, mon premier long métrage, racontait l’histoire d’un groupe de femmes qui avaient perdu tous leurs hommes lors des massacres en Bosnie de l’Est. Le récit suivait leur lutte pour survivre après la guerre, en 1997.
Durant le développement de Premières Neiges, nous avons beaucoup parlé de ce que nous appelions “le rêve bosnien”. A cette période, nous croyions en la reconstruction de notre société. Lorsque j’ai envisagé le sujet de mon second film, j’ai essayé de comprendre dans quelle sorte de société nous vivions aujourd’hui, ce qui avait changé depuis l’époque où nous développions Premières Neiges… J’ai alors réalisé qu’aujourd’hui nous ne croyons plus à cette reconstruction et que nous avons remplacé nos rêves par nos souvenirs.
J’ai remarqué que quand mes amis et moi discutons de la guerre, nous en parlons toujours de manière particulièrement vive, passionnée. Je me suis alors demandé si le temps de la guerre n’avait pas été la seule période pendant laquelle nous avions véritablement vécu. Notre vie pendant la guerre était-elle vraiment meilleure ou avons-nous ce sentiment parce cette époque est maintenant derrière nous ? Les gens étaient-ils vraiment plus humains pendant cette période, qui fut la plus difficile de l’histoire de notre ville, ou a-t-on ce sentiment aujourd’hui parce que nous étions alors tous exactement dans la même situation désespérée ? Que penser de ceux d’entre nous qui n’ont même plus de souvenirs de ce que ma génération appelle “la vie normale” d’avant la guerre ?
TRANSITION
La transition est un moment de transformation. Elle implique le changement, la métamorphose, ce qui ne revêt pas toujours une connotation négative. Mais la Bosnie est dans une période de transition qu’elle n’arrive pas à achever depuis seize ans déjà. Un sentiment dominant d’impuissance et une incapacité à envisager le futur en résultent. Près de vingt ans après la fin de la guerre, nous vivons encore dans un “présent” infini et avons toujours peur du futur.
Comme dans presque tous les pays qui connaissent ce destin, la transition est un terreau pour le maintien de l’injustice, de la corruption, de la violence et de beaucoup d’autres phénomènes sociaux néfastes. Ceux qui étaient en bas de l’échelle sociale sont parfois devenu riches très rapidement et ont des positions influentes, alors que d’autres qui ont refusé d’accepter les nouvelles règles du jeu les ont remplacés tout en bas de l’échelle.
CHACUN EST "L’AUTRE"
Au restaurant où elle travaille, les collègues de Rahima se comportent comme une famille dysfonctionnelle, où chacun à sa façon diffère de la norme sociale. Portant le voile, Rahima est automatiquement marginalisée, car les préjugés à l’égard des femmes voilées sont les mêmes à Sarajevo que dans le reste du monde. Bien qu’elle porte le foulard, Rahima n’est pas si différente des filles de son âge – chez elle, elle écoute la même musique, elle aime, hait, fait des erreurs et vit sa vie comme les autres filles “normales”. Mais à cause de ses convictions religieuses, elle est perçue comme “l’autre”, comme étant “différente” et est discriminée. Le chef cuisinier, Davor, appartient à la minorité croate et est homosexuel. Son appartenance ethnique et sa sexualité le placent dans la catégorie des “inacceptables”. Dino, le serveur, est un junkie, la patronne du restaurant, Vedrana, se montre cruelle parce que son mari, qui est devenu un wahabite radical, lui a enlevé la garde de ses enfants...
Il existe un conte soufi qui parle de deux oiseaux, un corbeau et un pigeon, qui deviennent les meilleurs amis du monde. Quand les gens se demandent ce que des oiseaux aussi différents peuvent avoir en commun, ils remarquent qu’ils leur manquent une patte à tous les deux.
Comme ces oiseaux, les employés du restaurant partagent leur douleur et leurs manques.
LA MEMOIRE
La plupart des gens dans le monde savent à quoi la guerre ressemble : la télévision en a créé une représentation commune. Mais la guerre évoque quelque chose de très différent pour ceux qui l’ont réellement vécue. En temps de guerre par exemple, les gens agissent, ou au moins essayent d’agir comme s’ils étaient dans une situation normale.
Pendant le siège de Sarajevo, nous montions souvent des pièces de théâtre, faisions des films, des fêtes, fêtions nos anniversaires. Les enfants jouaient comme n’importe quels autres enfants dans le monde. Dans chaque famille, il existe une grande quantité d’archives qui montrent la vie des habitants de Sarajevo pendant le siège. Parce qu’elles évoquent cet aspect individuel, humain de la guerre, ces archives personnelles sont bien plus fidèles à la mémoire des gens que les images que l’on voit à la télévision. Les images de la vie quotidienne pendant le siège expriment un sentiment intime et complexe du souvenir qu’il est difficile de traduire par des mots : la mémoire de la guerre est faite d’horreurs mais aussi de belles choses. Elle montre que la résistance ne passe pas seulement par les armes. La résistance se trouve aussi dans la force des gens, dans leur capacité à préserver un mode de vie normal en des temps anormaux.
Ce que j’ai voulu faire, en utilisant des archives du temps de la guerre pour illustrer les souvenirs de Rahima, c’est partager, comprendre ce que peuvent être les souvenirs de quelqu’un qui a vécu une situation aussi difficile. L’histoire du film le justifie, mais il s’agit aussi d’un désir personnel et d’un besoin de parler de mon expérience, et de la mémoire de la guerre qui est la mienne.
Quelqu’un qui a un passé aussi difficile que celui de Rahima peut-il être capable de retrouver de l’humanité, et comment ? Choisira-t-elle de se construire ou de se détruire ?
CONTRASTES
Le contraste est pour moi l’élément clé de l’identité visuelle du film. Contraste entre riches et pauvres, entre vie et mort, passé et présent, réalité et illusion, liberté et emprisonnement. Paradoxalement, tout cela coexiste dans Djeca. Le personnage principal, dont le film suit le point de vue, rassemble tous ces contrastes. Rahima est le paradigme de cette réalité complexe de la période d’après-guerre. En suivant le personnage principal, caméra à l’épaule, j’ai souhaité que le spectateur rejoigne la jeune femme dans son voyage à travers ses émotions.