Comme tes courts métrages, Ultranova est très pictural. Ce rapport aux éléments transcende la réalité.

D'abord, il faut savoir que mes premiers émois artistiques viennent de la peinture, surtout du paysage. Pour ce film, tout est parti d'un sentiment plutôt que d'une idée. Ce sentiment ne m’a pas quitté tout au long du travail. C'est l'instinct qui m'a guidé, comme quand je peins. C'est pourquoi le scénario a été déconstruit, remodelé, reconstruit sans cesse, de l'écriture à la fin du montage, par petites touches successives. Le cadre en format scope est devenu une toile, les comédiens des touches de couleurs et le film une peinture.

Ton récit noue des histoires dont les fils s'effilochent, c'est une vision assez désenchantée du monde.

Contrairement à l'image que je peux donner ou que l'on a de moi, j'aime bien ce qui est triste, et c'est d'une manière tout à fait naturelle que je porte un regard triste sur le monde. Je m'inspire de situations vécues par des proches, des anecdotes que les gens me racontent ou des petits récits de vies que je vole d'une oreille indiscrète. Le film s'est construit comme un puzzle fait de tous ces petits éléments. Et si j'aime bien parler de gens un peu perdus, si j'aime bien les histoires qui s'effilochent, si j'aime bien parler des petits égarements c'est parce que ce sont ces histoires-là qui me touchent.

Pourtant dans ton film, tout est loin d'être triste.

Oui, parler trop sérieusement des choses sérieuses, ça peut vraiment être très chiant. Si on veut rendre le propos digeste, il est important d'amener un petit décalage. C'est toujours aux enterrements qu'on a les meilleurs fous rires. Et ce n'est pas quelque chose de déplacé, c'est tout à fait humain. Le rire nous protège du pire.

Dimitri et ses collègues vendent des maisons clé-sur-porte où tout est prévu, même le barbecue dans le jardin...

Je voulais mettre en parallèle les vies décousues des personnages et la fausse image du bonheur véhiculée par ces maisons préfabriquées. L'urbanisme actuel porte une charge poétique forte et une sorte de nostalgie involontaire; on construit des fermettes dans des zonings industriels et ça, ça ne correspond plus à rien, si ce n'est au souvenir de quelque chose de proche, mais qui déjà n'existe plus. C'est un contraste fort qui, pourtant, est devenu banal. Aujourd'hui, chez nous, tout le monde veut faire construire sa maison, alors que la famille, comme les rapports sociaux se détricotent.

Du point de vue de la sécurité, il y a cette métaphore assez forte de l'airbag qui se déclenche sans raison.

En Occident, ou en Belgique en tout cas, on vit dans un monde qui n'est vraiment pas dangereux. Pourtant tout le monde se sécurise. On essaye de se protéger d'un danger qui souvent n'existe pas, et ça modifie radicalement nos comportements. L'airbag symbolise bien cette sécurisation à outrance. Mais imaginons que cet airbag se déclenche sans raison. Là, du coup, ce qui était sensé nous protéger nous met subitement en danger. J'aime bien cette idée. Le danger, comme la mort font partie de la vie, il ne faut ni les exagérer, ni les occulter. Nous ne vivons pas dans un monde parfait et c'est ça qui est normal.

Et Dimitri, comme les autres personnages, n'arrive pas à trouver cette "normalité" en lui.

Au fond, mes personnages s'emmerdent tous profondément. Ils aspirent à vivre autre chose, pourtant ils ne s'en donnent pas les moyens. Comme nous, ils sont tous fragiles, ils sont traversés de questions, ils ont tous besoin de tendresse. Mais plutôt que de l'avouer, ils se laissent lentement glisser. Ils ne se rendent pas compte que doucement ils s'endorment. Mes héros sont comme des petites étoiles dont on ne percevrait la chaleur que lors de leur implosion, comme les supernovæ qui brillent une dernière fois avant de mourir définitivement. Moi, j'espère qu'ils ne mourront pas définitivement. J'espère qu'ils iront au-delà de ça. Pour moi, ce sont des "ultranovas".

A travers tes personnages, on découvre aussi un paysage de la Wallonie qui n'est pas du tout pittoresque.

J'ai voulu exagérer la vacuité des rapports entre les gens, marquer le vide qu’il y a entre eux, en les plaçant dans des grands espaces vides, comme les cows-boys solitaires dans les westerns. Paradoxalement en Belgique, tout est petit, on n'a pas de grands canyons, mais on a des grands et horribles zonings, alors je me suis servi. Il y a aussi des endroits américanisés, comme, par exemple, le café "Le Rustique" qui dans le film,se met vraiment à ressembler à un bar américain, sur une grande nationale. J'aime ce qui se dégage des peintures de Hopper, j'ai retrouvé la même chose dans ce décor. C'est ma Wallonie que je montre, pas celle des syndicats d'initiative. Et je préfère ma Wallonie.

Le film est ouvert, il y a de l'air, de l'espace. Et cette amplitude vient aussi de la musique.

J'ai écrit tout le film dans ma voiture, en me baladant, en écoutant de la musique, en me laissant voyager par ce que je ressentais. L'émotion pure, elle vient de la musique. Jarby Mc Coy, mon vieil ami,compose des mélodies minimalistes, assez tristes et limpides, qui me correspondent et qui portent l'image. Tout comme l'image porte la musique. C'est absolument lié. Et c'est cette alchimie qui véhicule les émotions. Une belle émotion plutôt qu'un grand discours.