On vous connaît d’abord en tant que comédienne, quel a été votre parcours ?

J’ai débuté à quinze ans avec Gaspar Noé pour lequel j’ai joué dans Carne, puis Seul contre tous. À l’époque, je n’avais pas le désir d’être comédienne, j’étais juste passionnée de cinéma. Je n’ai jamais pris de cours de théâtre, j’étais surtout pressée de réaliser mon premier film. C’était un poste d’observation idéal pour apprendre le cinéma. Je ne me sens pas vraiment actrice, mais j’aime jouer.

Depuis, vous avez réalisé dix courts- métrages, dont Monsieur l'Abbé (2010) nommé aux César.

J’ai bénéficié d’une certaine reconnaissance dès le premier court-métrage et depuis, ils se sont financés sans trop de difficultés. Ce qui m’importe avant tout est d’abord de raconter des histoires et de travailler en équipe. Mon précédent film, Monsieur l'Abbé est comme une «préface» de Zouzou, il était déjà pensé en réaction à l’ambiance nauséabonde qui planait autour des questions de contraception et de sexualité, en général. Il mettait en scène des lettres de catholiques avant guerre dans lesquelles il est question de sexualité et de la difficulté à vivre en respectant les règles dictées par l’Église dans les années 30 et 40.

D’où vient cet intérêt pour le droit des femmes ?

Je me sens très concernée par les questions d’égalité des sexes et de liberté d’agir. En devenant réalisatrice, et mère, je suis aussi devenue féministe. Ou plutôt, j’ai pris conscience que je l’étais. En entrant dans la vie professionnelle, on découvre le sexisme courtois et condescendant, puisqu’en tant que jeune femme, on est moins crédible !

Je me suis mise à lire des auteures phares comme Christine Delpy (chercheuse au CNRS – Cofondatrice de la revue Nouvelles Questions Féministes) et Françoise Héritier (anthropologue, ethnologue, militante féministe) j’ai tenté de mettre des mots sur ces émotions qui étaient avant tout de la colère, et un grand sentiment d’injustice !

Quelle est la genèse de Zouzou ?

J’ai préparé pendant un an un documentaire sur l’éducation sexuelle à l’école. C’était une comédie documentaire dans laquelle je jouais avec ma fille une mère angoissée qui essayait d’aborder la sexualité avec son enfant. Le film n’a finalement pas vu le jour (en tout cas pas pour l’instant !) mais je maîtrisais le sujet, j’avais de quoi nourrir une vraie réflexion.

J’en ai donc fait une fiction. Un film simple, l’histoire d’une famille qui se poserait des questions sur l’éducation sexuelle de ses enfants. J’ai contacté mes acteurs préférés, et nous avons financé le film avec mon producteur Nicolas Brevière. J’ai écrit un séquencier et tout a été très vite. Nous avons tourné en 17 jours, près d’Angoulême, dans une maison où logeait toute l’équipe. Nous avons réalisé le film dans une économie réduite mais qui nous a finalement donné une grande liberté.

Qu’avez-vous retenu de ces recherches sur la sexualité ?

J’ai compris que toute information est politique et que son absence l’est tout autant. Maintenir délibérément les gens dans l’ignorance est une folie! J’ai passé plusieurs mois à rencontrer les acteurs de l’Éducation Nationale (professeurs, instituteurs, directeurs d’établissements) afin de comprendre pourquoi le texte de loi datant des années 70 qui donne à l’école publique le rôle d’éducateur à la sexualité, n’était toujours pas appliqué.

Une circulaire datant de 2003 le rappelle de façon formelle : les jeunes doivent bénéficier de trois séances d’information annuelles, tout au long de leur scolarité, du CP à la Terminale. Les sujets à aborder vont de la reproduction à la contraception, en passant par les MST. Mais aussi les rapports garçons-filles, la notion de désir, de norme, la question du genre. L’objectif est non seulement d’éduquer et de prévenir les risques chez les ados mais surtout de dissiper les idées reçues et de combattre les préjugés sexistes et homophobes. Cette éducation à la sexualité est surtout une éducation à l’égalité entre les sexes, à la tolérance, à la confiance en soi.

Quand on lit ce programme, on voit se dessiner une société idéale, vraiment ! Pendant le montage du film, des milliers de gens sont descendus dans la rue pour s’opposer violemment aux prémices d’une éducation à la sexualité, et donc à l’égalité. On marche sur la tête ! Le sexe est partout, mais on n’en parle nulle part. Les enfants grandissent avec des stéréotypes de plus en plus présents autour d’eux, des invitations permanentes à vivre une sexualité libre de plus en plus tôt, sans en avoir les clefs. Pourquoi en 2014 sommes- nous toujours aussi mal à l’aise avec nos enfants pour aborder ces questions-là ? Parce que c’est un sujet d’adulte ? Ah... mais on leur parle de guerre, de pauvreté, de mort, de maladie, non ? Alors pourquoi pas d’amour ? Pourquoi ne pas donner à nos enfants les outils de leur liberté ?

Pourquoi ce titre en creux évoque-t-il le prénom d’un personnage que l’on voit très peu ?

C’est le prétexte de l’histoire, la naissance de la sexualité chez cette adolescente. Cela dénonce aussi le fait de bêtifier le nom des organes sexuels.

Vous avez toujours été fidèle aux comédiennes qui vous entourent, comme Nanou Garcia (qui joue ici Brenda Nelson). Comment avez-vous élaboré le casting de Zouzou ?

Après mon premier court-métrage, Avec Marinette (1999, Grand prix au Festival de Pantin), j’ai rencontré Nanou Garcia sur un téléfilm dans lequel elle jouait ma mère ! Nous ne nous sommes plus quittées depuis. C’est ma Catherine Deneuve à moi. Jeanne Ferron, qui joue Solange, a une fantaisie, une poésie folle, quelque chose de mystique aussi. C’est à mes yeux un Michael Lonsdale au féminin, elle a un visage très expressif et reste très énigmatique. Le personnage de Lucie joué par Laure Calamy est un rôle sur mesure. Un personnage séduisant, séducteur et drôle dans sa radicalité. Je connais Florence Muller (Agathe) depuis des années, et je l’avais rarement vue dans des comédies, alors qu’il est évident qu’elle y a toute sa place. Je suis fan d’Olivier Broche, et Philippe Rebbot est un ami de longue date avec qui j’ai déjà travaillé.

Pour moi ce casting est celui de mes rêves, parce que ce sont des hommes et des femmes clowns, et qu’ils n’ont peur de rien.

Comment avez-vous conçu la scène dans la cuisine où l’on entend Philippe Rebbot dire «si c’est un garçon, ok, mais pas si c’est une fille...» ?

Je n’ai jamais compris le fait d’élever les enfants «comme une fille» ou «comme un garçon». Il fallait une scène entière pour montrer à quel point cet argument est absurde. Nous avons beaucoup répété, l’énervement, le rythme, la dinguerie de la situation. La scène est très écrite, pour ce qu’elle dit, mais Philippe Rebbot avait la liberté de la dire à sa façon, avec ses mots. L’hystérie révèle à quel point cette notion d’éducation genrée est ridicule.

Comment trouver le ton juste pour aborder ces questions ?

Nous avons toujours cherché la comédie dans chaque situation. Il fallait surtout ne jamais se prendre au sérieux pour traiter d’un sujet aussi grave. J’aime le rythme de la comédie et j’aime par-dessus tout diriger les acteurs. Le film est le support de ce plaisir-là. La confiance, qui a circulé constamment entre nous tous, nous a donné des ailes. Et pour les personnages, il s’agissait de casser les stéréotypes habituels. Mettre en scène des femmes qui ne soient pas qu’objet de désir pour la caméra. Le personnage qui dérange le plus, en général, est celui de la mère qui a une sexualité à 65 ans. Elle est très libre.

Justement, étant vous-même actrice, comment envisagez-vous le travail avec les comédiens ?

Contrairement aux apparences, il n’y a jamais eu d’improvisation sur le plateau, même si le texte n’est pas gravé dans le marbre. Disons que je m’appuie plutôt sur la personnalité des acteurs pour construire le film, les personnages naissent de ce que sont les acteurs. Je les aime pour ce qu’ils sont, alors on doit le voir !

J’ai par exemple demandé à Jeanne Ferron ce qu’elle rêvait de jouer, elle m’a répondu «jouer de la trompette». Alors son personnage est devenue une femme qui joue de la trompette.

Dans ce premier long métrage, vous n’êtes plus actrice principale (contrairement à certains de vos courts métrages précédents), pourquoi ?

Je joue un petit rôle de mère hystérique. Je savais que le tournage allait être dur, or pour jouer, il faut être disponible. C’était un film épuisant à tourner, il y avait vingt séquences écrites au début du tournage et cinquante à la fin. Chaque soir je réécrivais le scénario, je m’adaptais à l’énergie qui circulait entre les acteurs, je reprenais des séquences qui ne marchaient pas si bien que ça.

Par exemple, en voyant les deux silhouettes d’Olivier Broche et Philippe Rebbot marcher dans le jardin, je me suis rendue compte qu’ils n’avaient aucune scène tous les deux, les hommes sans les femmes. J’ai donc écrit celle où ils discutent de calvitie.

Êtes-vous inspirée par l’entre-soi féminin, notamment au cinéma ?

J’aime particulièrement les premiers films de Pedro Almodóvar, riches en personnages féminins solidaires et chaleureux. J’ai toujours connu ce genre de relations avec les femmes de ma famille ou avec des amies, on se prend dans les bras, c’est affectueux. Je me sens chanceuse en tant que femme, car cela fait parfois défaut aux amitiés masculines.

Sinon je fais comme les réalisateurs qui filment surtout des hommes, je fais comme eux, mais comme je suis une femme, je filme des femmes !

Vous travaillez déjà à votre prochain film, de quoi s’agit-il ?

Je prépare une comédie sur la ménopause et le statut de la femme qui vieillit. À partir du moment où la domination masculine s’arrête, puisque la femme non féconde intéresse beaucoup moins les hommes, c’est une nouvelle liberté. Tout est possible !