"Vous pouvez arracher un enfant à son pays, jamais le contraire... » dit-on dans le sud des Etats-Unis, chez ceux que les Wasp des grandes villes du Nord considèrent comme des ploucs. Billy Bob Thornton reprend cette phrase à son compte : lui est un enfant de ce Sud, et rien ne pourrait le lui faire oublier.

Comment le pourrait-il, puisqu'il persiste à aimer le blues, relit toujours ses auteurs préférés, Carson McCullers et William Faulkner, et réalise, produit et interprète, en 1997, après vingt ans de galère, Sling Blade, un premier film où il s acharne à laisser traîner les accents de son Arkansas natal. Le succès inattendu de ce premier essai où il s'est réservé le rôle d'un attardé mental criminel a de quoi le réconforter : il remporte un oscar et gagne l'affection du public, qui voit en lui une alternative aux jeunes et beaux « sauveurs du monde » de la plupart des grosses productions hollywoodiennes. Et, après avoir été rodé près de dix ans sur scène — en one-man show —, le monologue de Karl aux inflexions rocailleuses devient si populaire qu'on le parodie dans des feuilletons, et que les passants interpellent l'acteur en l'appelant Karl.

En France, Sling Blade est passé inaperçu. Il faut dire — pardon, Billy Bob - qu'il n'était pas extraordinaire, tout comme ce deuxième film, sorti l'an dernier, De si jolis chevaux, avec Matt Damon. La faute à cette demi-heure coupée par la production ? Pas sûr... C'est bien la mise en scène qui peine à restituer le souffle du roman de Cormac McCarthy. Par contre, quand il écrit, Billy Bob semble bel et bien inspiré. Cela remonte sans doute à ces années de famine (jusqu'à en être hospitalisé, dit-il), quand personne ne voulait de lui. Pas assez beau pour séduire. Pas assez moche pour être typé dans un rôle secondaire. Il s'est mis à écrire puisque les autres n'arrivaient manifestement pas à lui trouver une place dans leurs histoires. Sa collaboration avec Carl Franklin donna l'un des films noirs les plus éprouvants et les plus marquants de ces dernières années, Un faux mouvement.

Mais chez Billy Bob Thornton, c'est l'acteur qui est définitivement remarquable. Celui que l'on croisait, méconnaissable, en garagiste immonde dans son tee-shirt 12 ans (U-Turn) mais aussi en fin stratège des coulisses politiques (Primary Colors), en agent carré de la Nasa (Armageddon), en pistolero haineux (Tombstone), tient enfin, dans le nouveau film des frères Coen, le rôle principal qui permet de ne plus l'oublier : The Barber. Impassible, avare de paroles et de gestes, ce coiffeur-barbier des années 1940 est comme méticuleusement programmé pour ne laisser filtrer que le mininum de sentiments. L'acteur, lui, laisse deviner combien de tempêtes couvent dans cette silhouette tirée au cordeau. Filmé dans un noir et blanc somptueux, stylisé à l'extrême, son personnage est une synthèse étonnante de ceux croisés dans les plus noirs des films noirs, mais débarrassés de toute affectivité superflue. The Barber ressemblerait à un précis de biologie appliqué à l'un des genres les plus populaires du cinéma, et son héros à un évadé d'un roman de Raymond Chandler ou de James Cain.

Moins que la garce, celle par qui la mort arrive, c est ici à travers le regard de la victime, à la fois consentante et active dans le déclenchement de sa propre perte, que le monde est revisité. Et c'est le regard de Billy Bob Thornton qui devient fondamental. S'il parle peu (mais on entend ses réflexions : « Coupez un poil, il repousse... »), son personnage jette sur son entourage un regard résigné qui détermine toute la mise en scène. Ce monde insensé, cette mécanique absurde d'amour et de mort, tient dans ce regard.

Il y a chez Billy Bob Thornton quelque chose des silences tourmentés de Montgomery Clift, cette façon inquiète de tenir une cigarette. Un peu, aussi, de cette confiance prête à se craqueler que l'on pressent chez Humphrey Bogart. Et cette surprenante ingénuité de Fred McMurray, revenant du royaume des morts pour revivre sa descente aux enfers dans Assurance sur la mort. Billy Bob Thornton compose cet étonnant mélange avec une virtuosité d'abord imperceptible. Mais au-delà de la fascination qu'exerce son jeu, filtre une vérité du personnage du Barber : la frustration, peut-être, de ne pas pouvoir appliquer à son existence son art de la coupe, franche et précise.

 

Philippe Piazzo