Comment vous est venue l’idée de Hair High ?
L’idée vient d’un rêve que j’ai fait. Je n’utilise généralement pas mes rêves pour mes films, mais ce rêve était si irrésistible et fascinant que j’ai pensé que je devais essayer d’en faire un film. Il y avait une voiture au fond d’un lac et deux squelettes dans cette voiture. Leur peau se détériorait, partait en lambeau, des animaux sortaient et entraient de leur crâne, leur cheveux se balançaient dans le courant, des poissons nageaient autour. Puis tout à coup, les lumières s’allumaient. Puis la main du squelette s’empare du levier de vitesse et la voiture se met lentement en marche. La voiture roule au fond du lac jusqu’à la rive. La voiture traverse une petite ville américaine, passe devant le bar, le bowling, le drive-in et enfin le collège qui célèbre la bal de la promotion… C’est là que je me suis réveillé !
J’ai alors commencé à jouer avec ces idées, à essayer d’imaginer comment ce couple s’était retrouvé au fond du lac, ce qui se passerait lorsqu’ils arriveraient au bal.
Pendant un an j’ai posé des idées, en m’imprégnant d’histoires de collège, de la musique et de l’ambiance de la fin des 50’, début des 60’, de quelque chose de très romantique où l’amour est plus fort que la mort.
Une chanson m’est revenue, une chanson typique des années 50, Teen Angel où il est question d’un couple en voiture coincé sur une voie ferrée. Le garçon sort sa fiancée de la voiture, mais celle-ci se rend compte qu’elle a oublié sa bague dans la voiture, elle y retourne et est tuée par le train. C’est cet esprit très romantique que j’ai voulu mettre dans ce film.
A la lecture du synopsis, il semblait que l’histoire commençait là où maintenant en fait elle finit. Que la découverte de la voiture au fond du lac était le début du film quand maintenant c’est la fin. Pourquoi ce changement ?
Tout d’abord, dessiner des squelettes est très difficile, à cause des ombres, des lumières. Si le film avait débuté comme cela, je serais encore en train de faire les dessins. Ce qui m’intéressait dans le film c’était plus la relation entre Cherri, Rod et Spud. Je voulais développer leur personnalité, pour que le spectateur soit vraiment touché par leur amour, ressente cet amour.
Dans tous vos films il y a le personnage du gentil qui combat les méchants qui ont le pouvoir, toujours cette métaphore. Vous sentez-vous proche de ce personnage ?
Il y a en effet beaucoup de moi dans Spud. Je conduisais le même scooter que lui, je n’étais pas le garçon le plus populaire du collège, j’étais l’artiste. L’artiste était quelqu’un d’insignifiant comparé à l’athlète. Spud est le nouveau du collège et il essaie de s’adapter aux règles du collège. Je n’étais pas si seul, j’avais des amis, j’étais plutôt le type de gars entre les deux.
D’une certaine façon, on peut y voir une illustration de votre situation de cinéaste indépendant qui travaillez en dehors des grands studios. C’est une situation unique, vous êtes le seul à travailler et à faire des films comme vous le faites, face à la grosse industrie, et il en va de même dans vos autres films.
C’est un parallèle intéressant, si on prend le collège comme image de l’industrie du cinéma, en effet, je serais le petit nouveau. Mais j'adorerais bosser pour Disney ou Dreamworks, qu'ils me donnent un million de dollars pour faire un film, mais je crois qu'ils ont peur de mes idées folles, de mes idées très sexuelles, ils doivent penser que je suis un pervers. Je voudrais aussi dire que j'ai été très influencé par la culture française du XVIIè et XVIIIè siècle, Marie-Antoinette, Louis XIV, Mme de Pompadour, toutes leurs coiffures très baroques, très décoratives, j'ai beaucoup adapté ce mode de vie au milieu du collège américain des années 50. Rod et Cherri sont le roi et la reine et ils ont un pouvoir absolu, ils contrôlent le principal et les professeurs. Cherri a une véritable cour de jeunes filles, arborant toutes des coiffures insensées.
Etait-ce une expérience agréable de se replonger dans les années 50, dans cette mythologie américaine, dans vos souvenirs?
Oui j'ai fait appel à pas mal de souvenirs, c'était assez plaisant. Le personnage de Mr Sneez vient d'un professeur que j'ai eu et qui crachait vraiment ses poumons de la même manière en classe. A cette époque, on pouvait fumer dans les classes. Quant il vomit ses organes, c'est un des moments qui marchent le mieux avec le public dans le film.
Une autre histoire amusante est celle de la séquence où Zip prend un aphrodisiaque. J'avais un ami qui avait un haras, il donnait aux chevaux une sorte de drogue pour les tenir excités, un aphrodisiaque. Une fois, par erreur, ils en ont donné une double dose à un cheval. Il était dans un tel état qu'il a brisé sa barrière et s'est enfui. Ils l'on retrouvé en train de monter une Volkskwagen. C'est une histoire vraie que j'ai reprise pour la séquence du match.
Le film est ouvertement moins sexuel que les précédent.
En effet j'ai mis moins de choses directement sexuelles mais tout est beaucoup plus sous-entendu. J'ai déjà eu un article où l'on me reproche qu'il y ait trop de sexe. Ils ont dit que j'étais un obsédé du pénis. Sûrement à cause de la scène du garage qui est une de mes préférées. Une vieille dame lors d'une projection à Annecy est venue me reprocher la violence du film. Elle m'a dit que j'allais être à l'origine d'un autre 'Colombine'.
Comment avez-vous travaillé sur la narration. Avez-vous volontairement changé votre façon de raconter une histoire ou est-ce venu naturellement?
C'était difficile. J'ai écrit deux ou trois versions du script que j'ai montrées à des amis cinéastes, à des amis scénaristes, et ils m'ont rendu des commentaires, des pages de commentaires. Nous avons travaillé sur les motivations des personnages, leur personnalité. Nous avons changé la fin par rapport à la bande dessinée. Je pense que montrer des prémontages à un public et faire des changements est un processus important. Faire un long métrage est un tel mélange de personnalités qui travaillent ensemble, c'est très compliqué. C'est très difficile pour moi de voir comment fonctionne les personnages et l'humour sans le montrer à un public.
Je l'ai montré à des amis, à des work in progress screenings, à plusieurs festivals et j'ai écouté les commentaires, les remarques. Je n'ai pas essayé de faire quelque chose de différent, ce n'est pas un film si différent des autres. Je me suis dit que c'était une histoire intéressante, une histoire que je n'avais jamais racontée. J'aime les films d'horreur, je voulais faire quelque chose avec une narration avec plus de mythologie, plus gothique, et aussi aller faire un tour dans mes souvenirs de jeunesse au lycée et ramener ces histoires.
Pourquoi avoir choisi des acteurs connus pour faire les voix?
Je déjeunais avec Martha Plimpton qui est une parente, et qui est assez connue aux Etats-Unis, elle joue dans des films indépendants, elle connaît beaucoup de monde, et je lui disais le mal que j'avais à trouver un distributeur pour les Etats-Unis, du fait qu'il n'y a pas de noms importants dans mes films. Elle m'a alors proposé de passer quelques coups de téléphone pour moi et de voir ce que l'on pourrait en tirer. Elle a appelé des amis et leur à fait la proposition de faire des voix pour moi et ils furent tous très enthousiastes. Ils font tous partie du syndicat des acteurs et doivent donc se faire payer un minimum (1.000 dollars par voix), et ils prirent donc le minimum. On a dû signer des contrats énormes, on a brassé beaucoup de papier, mais je pense que c'était très important pour le film et pour moi : il y a David Carradine qui fume énormément et dont la voix était parfaite pour Mr Sneeze, Keith Carradine, Berverly d'Angelo et bien sûr Matt Groening (Les Simpsons) qui ne fait jamais de voix. Matt Perry (Friends) voulait aussi y participer, il était très excité par le projet mais la veille de notre rencontre, son agent lui a dit qu'il ne fallait pas le faire, que c'était un trop petit film...) et on a du prendre quelqu'un d'autre. Ils ont été très bien, pas de problèmes d'égo, ils sont venus simplement sans leur agent.
Ca a été très différent d'avec des acteurs non professionnels. Je n'ai pas eu à les diriger, ils sont venus avec leur idées, leur caractère, ils ont enregistré les voix et voilà.
Le referez-vous ?
Je ne sais pas. Nous verrons si ça marche, ce film a coûté très cher, c'est mon film le plus cher. Sans compter mon travail, car je ne me paie pas, le film a coûté 400.000 dollars, c'est le double de mon budget habituel. Dans mon prochain film, je veux réduire le budget de moitié et travailler plus lentement, être plus attentif aux dépenses.
Retournerez-vous à vos anciennes méthodes ou ferez-vous les choses différemment ?
Je ferai les couleurs par ordinateur et je ferai les ombres au crayon. Je scannerai les dessins et ensuite j'appliquerai les couleurs par ordinateur. Ca ira plus vite, je n'aurai pas en engager de coloristes, de cameraman, et ainsi je devrais réduire le budget et faire un film plus souple. On peut avoir de belles couleurs avec les ordinateurs.
Avec les ordinateurs, peut-on avoir la même palette de couleurs, le même texture, la même qualité ?
Oui on peut avoir de très belles nuances de couleurs, c'est plus difficile au niveau des textures, mais mes dessins auront de la matière. Je veux toujours essayer des choses nouvelles donc ce sera nouveau et on verra.
Sur Hair High, vous avez travaillé comme sur vos autres films ?
Oui, tout à fait, à part pour le casting. La couleur a été une fois encore faite à partir de copies de mes dessins sur des cell(uloides), ils sont peints au dos, puis on filme en 35mm. Une autre chose que j'ai faite différemment, j'ai engagé des étudiants en arts pour peindre les décors (backgrounds). En général je peins moi-même les fonds, mais j'ai pensé qu'ainsi je gagnerais du temps et avoir de plus belles couleurs en prenant des illustrateurs. Et j'en suis très content. Il y a moins d'ombres sur les personnages, les couleurs sont plus plates, ça donne un côté très 50's. Je pense que c'est le meilleur film que j'aie fait. C'est le plus abouti au niveau de mon style, c'est la meilleure histoire que j'aie écrite, la musique est extra, les acteurs ont été parfaits et il reste plein d'idées dingues, un humour très 'plymptonien', tordu, bizarre, surréaliste, avec un peu de romantisme. C'est le premier film que j'aie fait où il y ait autant de sentiments. La scène où la voiture sombre, Cherri lui rend sa bague, lui dit tu es libre d'en épouser une autre et Spud choisit de la suivre dans la mort par amour. C'est très mélodramatique, c'est ce que permet le cartoon. Croyez-le ou pas, j'ai versé une larme en voyant la scène.
Combien de temps cela vous a-t-il pris pour faire ce film ?
Cela m'a pris un an pour écrire l'histoire, cela inclut le story-board et la bande dessinée. Un an pour le dessiner, environ 100 dessins par jour, et ensuite neuf mois pour la post-production, le laboratoire, le son. Et pour la première fois en animation et je crois au cinéma, on a pu suivre toute la fabrication du film sur internet. J'avais fixé une petite caméra au-dessus de ma table à dessin, reliée à l'ordinateur, et huit heures par jour on me voyait dessiner. C'est intéressant parce que beaucoup de gens pensent qu'en animation les ordinateurs font tout le travail, ils ne pensent pas que des gens font les dessins à la main. Des gens à l'autre bout du monde me demandaient par e-mail de leur écrire un mot en direct ou de leur faire signe, et ainsi je pouvais communiquer avec eux. J'ai été influencé par ces sites internet où des femmes se déshabillent, se rhabillent, font leur vie en direct, ça marche très fort. Je me suis dit que ça pouvait marcher aussi pour moi, même si la seule chose nue était ma main, ce n'était pas aussi sexy que les filles j'en ai peur.