Quand et comment avez-vous découvert le livre de Chantal Thomas ?

En 2002, à l'occasion d’un débat autour d’Adolphe, Antoine de Baecque, qui dirigeait alors les pages Culture de Libération nous avait réunis, Isabelle Adjani, Chantal Thomas et moi, pour parler des problèmes posés par l’adaptation littéraire, et nous avait offert, en préalable à la rencontre, Les Adieux à la Reine”, le livre de Chantal, qui venait d’obtenir le prix Femina. En le lisant, j’avais immédiatement éprouvé le désir d’en faire un film.

Pourquoi avoir attendu si longtemps?

Parce qu’à l'époque, j’avais tout aussi immédiatement conclu à la quasi-impossibilité de monter un tel projet. Les Adieux à la Reine est un film d’époque, un film cher. Je ne connaissais pas de producteur susceptible de mettre en œuvre les moyens nécessaires à l'aventure. Je me suis obligé à ne plus y penser. Lorsque Jean-Pierre Guérin, qui en avait acquis les droits, m’a proposé l’adaptation, le désir était intact.

Sur les vingt films que vous avez tournés, dix sont des adaptations de romans.

Je suis un vrai lecteur. Et comme j’ai choisi d’être cinéaste et non pas écrivain – c’est vraiment un choix -, les livres ont logiquement une importance dans mes projets. Le film évoque la chute de la monarchie, entre le 14 juillet, jour de la prise de la Bastille, et le 16, où Louis XVI, sous la pression populaire, est contraint de renvoyer Breteuil. Tout cela est vu, de Versailles, à travers le regard d’une jeune femme, Sidonie Laborde, la lectrice de la Reine. Elle est le vecteur de l’histoire. Le film ne la lâche jamais.

Je voulais qu’on ressente très précisément ce qu’elle éprouve au fur et à mesure des évènements ; qu’on s’immerge dans Versailles à sa hauteur de vue - en traversant les mêmes zones d’ombre qu’elle, et les mêmes moments de proximité. Sidonie est tellement prise dans l’histoire qu’elle n’est pas en mesure de tout comprendre. Par définition, lorsqu’on vit au présent, on ne sait rien de ce qu’on vit. Faire partager sa perception au spectateur était une manière de rendre les choses les plus vivantes possible ; éviter toute dimension passéiste.

Le livre de Chantal Thomas était suffisamment fort pour que nous puissions lui faire subir ces modifications sans rien dénaturer de ses inflexions. A partir du moment où ous avons posé ces choix, le travail d’adaptation est devenu très facile : on est obligé d’abandonner des scènes et de renoncer à certains personnages, réduire et condenser certains passages pour privilégier l’intensité dramatique. C’est tout l’enjeu de ce genre d’entreprise. Il s’agit d’oublier le livre pour mieux le retrouver.

Vous en respectez en tout cas l’unité de temps. C’est une dimension avec laquelle vous aimez souvent jouer dans vos films.

J’aime que le temps du film joue avec le temps de ce qu’il représente. Par exemple, cela m’intéresserait beaucoup de raconter une vie en une heure et demie, ou de la même façon – mais je l’ai déja fait - de raconter une heure et demie en une heure et demie. En quatre jours que dure le récit, on assiste à une véritable débandade des nobles qui vivent à Versailles. Le protocole, les convenances, tout s’écroule, tout le monde cherche à fuir. C’est le Titanic, cette histoire ! Une espèce de navire considéré comme le plus beau bâtiment du monde qui soudain, en une nuit, commence à prendre l’eau, puis à couler, en déclenchant une panique formidable. La situation crée nécessairement des incongruités, des rapprochements, des liens qui se tissent ou, au contraire, se délitent.

Durant ces quatre jours, les protagonistes sont en état de bouleversement permanent. Sur un temps finalement très ramassé et dans le même espace – puisqu’on ne quitte Versailles qu’à la toute fin du film - ils traversent des étapes psychologiques extrêmement contrastées, émotionnellement très fortes. Ils sont en vase clos, incapables d’avoir une vision claire de ce qui se déroule à Paris. Ils vivent enfermés, mais dans un lieu si vaste qu’on a le sentiment qu’il est un monde en soi - un pays, avec des frontières. Ceux qui vivaient à Versailles en parlaient d’ailleurs comme de “ce pays-là”. C’est donc un enfermement très paradoxal.

A partir du moment où ces frontières se ferment, j’essaie de montrer de quelle manière l’information réussit - ou échoue - à circuler. C’est très étrange, en fait : elle pénètre à l'état de rumeur ou comme un corps intrusif. On la ressent à de petits signes, des évocations, à l'état des corps ou des esprits durant ces journées.

Paradoxalement, lorsque certains d’entre eux finissent par quitter Versailles, leur espace se rétrécit encore.

Oui. Ils sont embarqués dans une diligence dont la caméra ne sort jamais. A l’extérieur du château, c’est comme s’ils subissaient un tour d’enfermement supplémentaire.

Versailles est montré dans un état d’insalubrité épouvantable.

Dans ses « Mémoires », Saint-Simon parvient presque à faire sentir les odeurs de latrines qui se dégageaient des lieux. Tout cela sous des lambris, des dorures et des lustres sans pareil au monde. Quelque chose de parfaitement répugnant, gangrené et pourrissant. Comme si l’état immobilier de Versailles augurait de l’écroulement du régime.

Sidonie, la lectrice, éprouve une véritable passion pour Marie-Antoinette, la reine étant elle-même totalement éprise de la duchesse de Polignac. Tous les évènements qui se déroulent sont vécus à hauteur de ce trouble ... Sidonie est littéralement folle de sa Reine ! Et cela m’intéressait beaucoup, qu’en regard de l’espèce de passion enfantine qu’elle éprouve pour Marie-Antoinette, il y ait une passion de type plus «pervers » entre la Reine et la Polignac. Cette triangulation électrise le film.

Vous tournez vite et vous avez l’habitude de laisser vos acteurs très libres.

Le fait de tourner rapidement exige que je les laisse libres. Et la contrainte de la vitesse est telle qu’elle suffit à cadrer les choses, elle permet d’atteindre une sorte de réel. Je crois peu aux répétitions. Pour  Les Adieux à la Reine, nous avons juste pris quelques journées pour lire le scénario avec Léa, Diane et Noémie Lvovsky, qui joue Madame Campan, pour s’entendre, très prosaïquement, sur ce qu’elles pouvaient dire ou pas. Avec Diane, ça s’imposait : le français n’est pas sa langue d’origine et nous devions nous mettre d’accord sur certaines prononciations et certaines accentuations. Je ne l’ai pas fait avec Virginie Ledoyen : je la connais trop, c’était inutile.

Il y a toujours beaucoup de femmes dans vos films, et beaucoup de très jeunes femmes.

Je dirai que c’est à peu près à parts égales. J’ai fait cinq films avec Isabelle Huppert. Elle avait 25 ans quand nous nous sommes rencontrés et je n’ai jamais cessé depuis de travailler avec elle. J’aime les femmes lorsqu’elles commencent à être des femmes ou lorsqu’elles finissent d’être des jeunes femmes. Ce sont des moments qui m’importent.