Pouvez-vous me parler de votre film Ici et là-bas ? Comment pourriez-vous le présenter en quelques mots ?

Ici et là-bas est pour moi un voyage de découverte. Il raconte l’histoire d’un homme qui rentre au pays et tente d’y retrouver sa place. Avec les efforts que cela implique de rester là-bas.

Tout a commencé avec mon précédent court-métrage, Una y Otra Vez, une histoire d’amour entre des immigrants dans le New Jersey. Pendant la réalisation de ce court-métrage et la recherche d’acteurs non-professionnels, j’ai interviewé beaucoup de gens. Au cours de ces interviews j’ai commencé à en apprendre plus sur ce voyage, sur des détails qui m’étaient jusqu’alors inconnus. Mais bien souvent, ce qui me marquait le plus, c’était l’importance qu’ils attachaient à leur foyer, combien celui-ci leur manquait et ce qu’ils ressentaient. Beaucoup avaient une relation amoureuse qui leur manquait, mais ils savaient que pour qu’eux et leurs familles vivent décemment là-bas, ils devaient rester à New York.

Pour moi le film parle du retour, de ce qu’on trouve après être revenu, des espoirs et des souvenirs qu’on construit. Mais plus personnellement, il parle aussi de ma propre expérience et de ce que j’ai ressenti lorsque je vivais et tournais là-bas. Je ne sais pas si j’ai vraiment restitué la réalité, mais en tout cas c’était mon intention. J’ai essayé de saisir autant de détails que possible. Ou peut-être ai-je simplement recréé la réalité que j’ai vue ? Beaucoup de questions trottent encore dans ma tête.

Comment vous est venue l’idée de ce film, et du personnage de Pedro ?

Pedro existe vraiment. Il joue son propre rôle. Bien sûr, dans le film il fait certaines choses qu’il ferait différemment dans la vie réelle, mais le groupe de musiciens est son vrai groupe, sa femme est sa vraie femme, de même pour ses frères, etc. Nous sommes devenus amis une fois le court-métrage terminé (Una y Otra Vez).

Quelques mois après la fin du tournage, il est retourné dans son village (celui du film) et m’a raconté certains détails de ses précédents retours. C’est surtout son idée principale, "je veux rentrer chez moi et monter un groupe avec mes économies", qui m’a totalement séduit. C’était inattendu, onirique et très beau.

Le personnage est un mélange du vrai Pedro et de certaines idées qui me semblaient importantes à transmettre, susceptibles, selon moi, de toucher le public. Beaucoup de choses ont été perdues au montage. Nous avons tourné des séquences très longues et riches en évènements.

Un film difficile à produire ? Avez-vous monté une société pour la production ?

En effet, le film a été très difficile à produire. Néanmoins, après un premier séjour au Mexique en novembre et décembre 2010, et les deux bourses que j’ai reçues de Cinereach et du Sundance Institute, même si je n’avais pas assez d’argent pour le faire, je me suis persuadé que je le réaliserais d’une façon ou d’une autre. J’en parlais donc à tous les gens que je rencontrais comme de quelque chose d’imminent. Il y a beaucoup d’exemples de gens qui ont simplement fait un film, et Pedro Costa est une référence importante pour moi, il m’a beaucoup inspiré dans son approche, ainsi que d’autres réalisateurs plus jeunes tels que Pedro González-Rubio, qui a pu réaliser Alamar avec la seule assistance d’un preneur de son.

J’ai retrouvé un ami de longue date, Pedro Hernández, et nous avons décidé de monter une société de production – Aquí y Allí Films. Il y a toujours eu une immense confiance entre nous et nous avons des points de vue similaires sur le cinéma et sur les films que nous devrions réaliser et soutenir. Nous voulions qu’Ici et là-bas soit notre premier long-métrage. Nos amis de Torch Films avaient aimé le court-métrage et ils ont tout de suite cru au projet. L’autre producteur est Diana Wade, avec qui j’ai également travaillé pour Una y Otra Vez, et en qui j’avais une très grande confiance.

L’un des principaux problèmes que nous avons rencontrés est que le film a pris une dimension que nous n’avions pas imaginée.

Avec le recul, je pense que si nous avions eu conscience de toutes les difficultés qui nous attendaient, nous n’aurions probablement jamais commencé. Mais ceci est sûrement vrai pour un grand nombre de films. Peut-être qu’il faut vivre avec ça.

La production a été très compliquée car le tournage a duré deux mois, dans des conditions difficiles puisque nous étions une toute petite équipe et que les lieux de tournage étaient difficiles d’accès.

Je suis tombé malade dix jours pendant le tournage, et bien que cela ait eu des conséquences très lourdes financièrement, cela nous a beaucoup aidés à nous réorganiser. Dès le début de la production j’ai été fasciné par toutes les choses que je ressentais, et j’ai essayé de faire un film d’une façon très naturelle. Nous avons donc décidé d’abandonner le scénario et de réaliser le film de façon instinctive. L’idée semblait bonne, mais c’était impossible du point de vue du planning et de notre propre organisation. Pendant la pause forcée, tandis que j’étais alité, nous nous sommes mis d’accord sur un planning général, nous avons rallongé la période de tournage et fixé une date pour le terminer.

L’équipe était vraiment incroyable et son engagement formidable. En un sens, ils ont tous ressenti le film, et sans eux, il aurait été impossible à faire. L’équipe était aussi un mélange : des Mexicains, en majorité, des Roumains pour la photographie, et des Espagnols - moi et l’assistant de réalisation. Nous n’étions que 13, avec 3 chauffeurs (parfois).

Comment choisissez-vous vos acteurs principaux ? Avez-vous rencontré des difficultés particulières durant le tournage ?

L’acteur principal, Pedro de los Santos, a été la clé pour accéder aux lieux de tournage et à sa famille. La plupart des acteurs du film jouent leur propre rôle, en quelque sorte. Même lorsque ce n’est pas exactement le cas, les liens sont bien les mêmes. Sa femme dans le film est sa vraie femme. La petite fille est également sa vraie fille.

Les deux filles plus âgées – Heidi et Lorena – sont les seules qui n’ont pas de lien réel avec la famille. Ce ne sont pas ses filles.

Il a bien deux autres filles en réalité, mais malgré les répétitions, elles étaient un peu trop jeunes, et du fait de la dynamique d’un film de fiction, elles n’étaient pas capables d’interpréter les rôles. Elles riaient constamment ou bien se montraient trop timides.

Le défi était donc de trouver les deux filles de Pedro dans le film. Nous avons procédé à un casting très minutieux dans la plupart des écoles de Copa, Tlapa et d’autres villages. Nous avons vu beaucoup de filles, mais peu d’entre elles auraient pu faire l’affaire pour ce genre de film. Lorsque vous effectuez un casting pour l’interprétation d’une personne qui existe réellement, et pas un personnage de fiction, le choix est déterminant pour le rôle. Heidi a été un véritable cadeau. Lorena a ouvert une porte sur un conflit plus profond, elle était compliquée, et pour moi elle a fini par devenir le coeur même du film.

Où et quand avez-vous tourné exactement ? Étiez-vous à la recherche d’un décor particulier ? D’une atmosphère particulière ?

Nous avons tourné dans la région montagneuse de Guerrero. Sur plusieurs sites : Tlapa de Comomfort, la ville principale, Copanatoyac, là où habite Pedro, et dans plusieurs communes de la région. Bien que ça ne se trouve qu’à huit heures de route de la ville de Mexico, c’est un peu enclavé et les difficultés étaient nombreuses.

Nous avons vraiment essayé d’avoir deux saisons dans le film, la saison des pluies et la saison sèche. Nous nous sommes efforcés de tourner autant que possible suivant un ordre chronologique pour aider les acteurs, et nous avons tourné les premières scènes au début, lorsque nous ne nous connaissions pas encore très bien.

Nous avons du Mexique une multitude d’images de violence, de la guerre des narcos, mais vous souhaitiez donner une autre vision de ce pays… plus tranquille peut-être ?

Comme je ne suis pas Mexicain, j’avais pas mal de doutes quant au rôle qui était le mien en réalisant ce film.

J’ai essayé de garder toute la distance et tout le calme possibles pour dépeindre la facette du Mexique que je voyais et percevais.

Je n’ai jamais pensé ni voulu montrer autre chose que cette histoire particulière, je ne voulais émettre aucune supposition ni aucun jugement. Je voulais juste raconter l’histoire de Pedro et de sa famille. Pendant le montage, je me suis senti très proche de cette histoire et je pense qu’en fin de compte, c’est un récit très universel. À mesure que le film se déroule, le spectateur – je l’espère – devient lui aussi très proche des personnages, et toutes les barrières tombent.

Quelle est la situation actuelle du cinéma d’art et essai au Mexique ? Êtes-vous optimiste ?

Je ne suis pas mexicain, et je ne suis pas certain de pouvoir faire des commentaires d’ordre général sur ce pays, mais j’ai été inspiré par des réalisateurs mexicains tels que Reygadas, González-Rubio, Israel Cárdenas, Laura Amelia Guzmán, Gerardo Naranjo, et d’autres encore qui sont tous passionnants et ont fait des films formidables.

Il me semble que les réalisateurs d’aujourd’hui sont largement influencés par le cinéma du monde entier, je me sens donc parfois très proche de cinéastes des quatre coins du monde – Thaïlande, Taiwan, Chine, États-Unis, Portugal – et j’admire les approches les plus difficiles, courageuses, profondes et sincères.

Je trouve que le cinéma mondial d’aujourd’hui propose des choses passionnantes, mais qu’il est très compliqué de parvenir jusqu’au public, au sens "traditionnel" du terme (cinéma, théâtre etc.).