Je vis à Krasnoïarsk, une ville longtemps fermée, c’est-à-dire inaccessible pour les étrangers en raison de son industrie militaire. Elle fut aussi à l’époque tsariste puis soviétique un lieu de déportation et d’exil. Il faut imaginer un lieu coupé du reste du monde, de longs hivers froids et rudes.

Il faut imaginer une extrémité d’où l’on s’échappe difficilement. À quelques kilomètres de la ville, se trouve une réserve naturelle, les Stolbys, où se dressent des rochers d’escalade de formes semblables à des colonnes (stolbys en russe). Ces rochers m’ont toujours attiré. À l’université, avec des amis, nous avions construit une petite isba dans un endroit interdit de la réserve. Quelques années plus tard, j’ai intégré une autre isba, la Goloubka et voilà maintenant trente ans que j’en fait partie. Aux Stolbys, chaque isba est ainsi gérée par un groupe d’amis, avec ses règles, son identité.

Pour moi, cette réserve est avant tout un espace de liberté mais aussi une culture singulière. Dès la fin du XIXe siècle, les compagnies de grimpeurs apparaissent et donnent naissance à un style populaire d’escalade, le stolbysme. Ce mouvement porte en lui l’idée de la liberté. L’État russe a vite réagi : la première isba fut ainsi brûlée par les gendarmes en 1904. Sous le pouvoir soviétique, dans les années de répression, toutes les isbas — il y en avait plus de 40 — ont été détruites et beaucoup de stolbystes furent mis en prisons ou fusillés. Le stolbysme s’est développé pendant les périodes de démocratisation du pays. Il a été réprimé pendant les périodes réactionnaires. Aux Stolbys, on rencontre des personnes qui viennent se ressourcer dans la nature, chanter des chansons, jouer de la guitare, grimper aux rochers. Qu’est-ce qui peut inquiéter l’État chez ces gens ?

La Russie est aujourd’hui un pays qui fait habilement semblant d’être une démocratie. Les citoyens se sont en partie exprimés ces derniers temps mais rien ne change vraiment. Pourtant il existe des espaces de résistance, en marge, et les Stolbys en sont un. Le film porte en lui cette dimension de résistance et d’utopie, au fond universelle. C’est cette idée philosophique, expérimentée concrètement que j’ai voulu montrer.

Se mouvoir de façon verticale, vers le ciel, donne une liberté supplémentaire. En dépassant sa peur face à un danger physique réel, l’homme devient libre. Et en bas, dans la ville, il n’aura plus peur de rien. Pour moi, la liberté est aussi cette absence de peur.

On aperçoit Krasnoïarsk depuis de nombreux sommets de la réserve. Je filme la ville de façon métaphorique, anonyme : les rues, les passants, des manifestations, des processions. Elle revient dans le film, angoissante, pesante, comme une ponctuation du récit du film. Elle traduit une image de la Russie verrouillée, celle dont on cherche à se libérer.

Alexander Kusnetsov