Sur UniversCiné, découvrez son documentaire L'Orchestra. En 2001, pour lutter contre le climat de méfiance et de xénophobie, Agostino Ferrente et son complice, le compositeur Mario Tronco, forment le projet fou de mettre sur pied un orchestre cosmopolite composé de musiciens de rue.

Extraits du blog du réalisateur lors de la sortie, décembre 2008

 

Un film sur un projet qui n’existait pas

Au début, nous avions juste l’idée de créer un orchestre et de filmer étape par étape cette tentative, sans même savoir comment cela se terminerait ni même si on y arriverait.En fait, le film est né avant l’histoire réelle, avant même que l’orchestre ne voit le jour, mais finalement les deux projets se sont épaulés l’un l’autre.Mario Tronco et moi, errant en vespa dans Rome, on se sentait parfois comme Don Quichotte et Sancho Pança, à la poursuite d’une utopie.

Je pense que s’il n’y avait pas eu la caméra, toutes nos déceptions, nos difficulté auraient été encore plus dures à supporter. La caméra est devenue notre complice: si le projet tournait mal, on aurait au moins le film et cela aurait quand même servi à montrer quelque chose de cette aventure avant tout humaine.

Le regard d’un public hypothétique à travers cette caméra nous rassurait. L’idée d’offrir une jolie fin au film et à son public imaginaire a été pour nous un stimulant, un éperon qui nous empêchait d’abandonner.La caméra a sans doute aussi conditionné l’histoire. Dans notre société où l’intérêt pour les événements se mesure en fonction de l’impact audiovisuel, la présence d’une caméra a sûrement contribué à faire apparaître notre démarche plus légitime vis-à-vis de nos interlocuteurs.

Cinq ans de tournage et une histoire sans fin à raconter

Le tournage a duré environ cinq ans. J’ai voulu raconter la naissance de ce projet, à travers mon parcours et celui de Mario. Nous voulions montrer un quartier précis de Rome, l’Esquilino, devenu depuis quelques années le carrefour d’une immigration devenue pour certains une ressource, pour d’autres une menace.

Je voulais présenter les personnages de l’orchestre, parler du cinéma Apollo que nous voulions sauver et de l’expérience du collectif Apollo 11, raconter la réalité romaine et son contexte historico politique: la loi Bossi-Fini * la peur et les réactions de l’après-11 septembre, quand être arabe voulait dire être terroriste. Au début, tous ceux que nous rencontrions étaient très méfiants. On était en pleine chasse aux immigrés, juste après le 11 Septembre 2001. Ils nous prenaient tous pour des flics en civil ! Pourtant, je ne voulais pas faire un film «daté», qui documente une expérience terminée ; d’où l’idée d’une fin ouverte qui montre l’entrée de nouveaux musiciens dans l’orchestre, une évolution du projet, une sorte de «to be continued».

 

* La loi approuvée en juillet 2002 prend son nom du leader du partipost fasciste Alliance Nationale, Gianfranco Fini, et du leader du parti séparatiste Ligue du Nord, Umberto Bossi. Son objectif est de réglementer la politique d’immigration. Elle prévoit l’expulsion immédiate des étrangers clandestins sur simple décision administratif du Préfet de Police local. Les immigrés clandestins sans papiers d’identité sont emmenés dans les «centres d’identification et d’expulsion».

 

Le contexte socio-politique en Italie aujourd’hui

Ces derniers temps, en Italie on assiste à une vague jamais vue de xénophobie, alimentée par la politique du gouvernement Berlusconi; encore plus à Rome, depuis l’arrivée au pouvoir du nouveau maire de la ville, Gianni Alemanno, du parti post-fasciste Alliance Nationale.

Malheureusement, depuis le tournage du film, les choses n’ont pas beaucoup changé. Le précédent gouvernement Prodi reposait sur une majorité parlementaire exigue et il n’a pas réussi à abolir la loi Bossi-Fini qui est toujours en vigueur! Il faut admettre que les partis de gauche ont souvent mené une campagne politique purement rhétorique, à coups de slogans pour la solidarité multiculturelle proclamés dans les médias, mais éloignés de la rue, des gens et de leurs besoins réels.

Par exemple, notre projet a été d’abord ignoré et entravé par les institutions du centre-gauche; mais quand il a pris forme de façon autonome et connu un succès et une reconnaissance internationale, il a été instrumentalisé politiquement...Les médias ont une vraie responsabilité. D’une part, les médias de «gauche» insyumentalisent le phénomène de l’immigration et exploitent les sujets sensationnels. De l’autre côté, les médias de «droite» alimentent l’effet «peur». Bien évidemment, les deux ne nous donnent qu’un aperçu partiel de la réalité.

Des personnages, avant d’être musiciens

Je ne suis pas un historien de la musique et je ne cherchais pas à faire un film «musical». Mon intérêt portait sur la vocation de la musique en tant que miroir du monde, échange d’expériences. Au-delà de la musique, je pense que ce film est aussi le résultat et le témoin de notre engagement citoyen. On cherchait des instruments pour un orchestre et on a trouvé des musiciens, des hommes et des femmes avec leurs histoires et leur capacité à se mélanger aux nôtres.

Très vite je les ai filmés comme des personnages, et pas seulement comme des musiciens. On a ouvert la porte de leur quotidien, de leur univers, de leurs traditions, et peu a peu on les a montrés dans leur volonté d’avenir, leur tentative de se sentir des citoyens italiens, sans pour autant devoir renier leur origine. Et c’est justement cela que l’Orchestre leur a permis de faire, grâce à la musique: garder leur identité culturelle tout en se sentant acceptés.Les histoires d’immigration sont souvent dramatiques, ce sont des histoires de séparations douloureuses, de sacrifices, de négation des droits, de racisme ordinaire, de violence et de discriminations... Mais là, grâce à l’Orchestre, on vit une parenthèse enchantée, on raconte une histoire qui se termine bien !

L’ORCHESTRA AUJOURD’HUI : Depuis la sortie du film en Italie fin 2006, et notamment son succès dans la salle romaine de Nanni Moretti ou il est resté à l’affiche plus de dix semaines, l’orchestre a enchaîné plus de deux cent cinquante concerts en Italie et en Allemagne, sorti deux albums, suivi d’une tournée internationale aux Etats-Unis et en Amérique du Sud. Le film a été sélectionné et primé dans de nombreux festivals: Tribeca, Locarno, Carthage, Annecy, La Rochelle, Helsinki, Hong Kong, Montevideo, Séoul, Buenos Aires, San Paulo. L’aventure musicale est devenue une petite entreprise d’intégration.Cinq ans plus tard, chaque musicien perçoit un salaire mensuel. «C’est ma plus grande fierté», reconnaît Mario Tronco, le regard pétillant.«Nous aimerions créer un Orchestra di Piazza Vittorio «junior» pour donner la chance à des jeunes gens d’exprimer leurs talents pour faire face à leurs problèmes sociaux. Entre-temps, avec l’Orchestra, on prépare une adaptation de La Flûte Enchantée de Mozart, ainsi que l’enregistrement du nouveau disque, produit avec Bob Ezrin, un producteur légendaire qui a découvert l’Orchestra lors d’un ciné-concert à l’Egyptian Theatre de Los Angeles. Ezrin est l’un des producteurs de Berlin, de Lou Reed, de The Wall, des Pink Floyd, de Téléphone, et de plein d’autres grands projets musicaux. C’est une chance inouie !»